LA LOI DES PERES

Patric Jean

  • Editions du Rocher, 2020, 333p
  • 18,90 €

 

Dans les années 2000, Patric Jean a infiltré le milieu masculiniste québécois à l’occasion de son documentaire La domination masculine : « J’aurais conclu à la vacuité de mon enquête si ces hommes n’étaient, à l’époque, aussi souvent reçus sur les plateaux de télévision, les studios de radio ou dans la presse écrite, pour défendre leur idéologie réactionnaire. Mais de manière plus nuancée qu’en privée. De toute évidence, leur opinion touchait un large auditoire (p 19) […] L’idée centrale que j’entendais à longueur de journée chez les masculinistes québécois : l’émancipation des femmes et leur égalité avec les hommes entrainerait la mise à l’écart des pères dans la sphère familiale et sociale (p 31). » Ces acharnés mirent en effet au point des stratégies qui leur attirèrent la sympathie des médias : « défendre les droits des papas permet de défendre les droits des hommes sans jamais l’afficher (p 34) ; faire des actions spectaculaires sans perturber la société comme grimper sur des grues ; brandir de fausses statistiques sur une soi-disant explosion des suicides chez les pères en détresse ; dénoncer une préférence absolue des juges pour les mères dans les décisions de justice, pourtant infirmée dans les faits comme le démontrera le juge Michel Huyette en France ; répéter inlassablement leur message pour que le concept qu’il porte prenne force et légitimité.

Depuis les années 1980, Richard A. Gardner avait inventé l’arme absolue, le Syndrome d’aliénation parentale (SAP) qui prétend que dans les divorces conflictuels et les querelles de droit de garde, les mères instrumentalisent dans 90% des cas leurs enfants pour éliminer les pères en les accusant d’ignominies. Cette théorie, renforcée par le discours qui entretient une « culture du viol », d’Eric Zemmour et Alain Soral notamment, et l’activisme des associations de pères comme SOS papa qui ont adopté les stratégies des masculinistes québécois, séduisit les médias et de nombreux juges, jusqu’à être enseignée à l’Ecole Nationale de la Magistrature, bien qu’elle ait constamment été infirmée par la recherche scientifique.

Dans le sillage de Mai 1968, la presse française (Libération, Le Monde, Le Point, Charlie Hebdo…) encouragea la pédophilie « contre l’ordre moral bourgeois (p 120) ». Plusieurs pétitions signées par des intellectuels soutinrent des pédophiles condamnés, tandis que des écrivains décrivaient leurs crimes sexuels dans leurs récits et romans. Il fallait libérer la sexualité des enfants de la dictature des mères, déjà.

Patric Jean recense les nombreuses associations et les revues pro pédophiles qui avaient alors pignon sur rue dans tous les pays : « La seule particularité de cette époque est que des crimes pouvaient être revendiqués en tant que tels, sans qu’il soit besoin de les nier comme on l’a vu dans les époques précédentes avec la théorie des faux attentats et comme on le verra plus tard avec des syndromes pseudo scientifiques (p 134). »

Depuis, grâce à Internet et surtout au darknet : « les échanges de matériel pornographique destinés aux pédophiles peuvent se multiplier en passant totalement inaperçus (p 148) », bien qu’ils aient généré quelques scandales, allant jusqu’à éclabousser YouTube. Mais « avec ces évolutions technologiques, la cause pédophile semble entendue. Il n’est plus nécessaire d’argumenter dans le sens de la légitimation des actes pédophiles puisque ceux-ci ont réussi à se rendre invisibles, soit dans la partie cachée d’Internet, soit dans différents pays du tiers-monde (p 153), » écrit l’auteur qui remise Matzneff et Duvert au rang des accessoires.

Patric Jean démontre ensuite comment l’idéologie peut nier les données de la recherche scientifique en utilisant des arguments d’autorité. Il montre comment une dizaine d’experts autoproclamés, se citant les uns les autres, en boucle, donnent aux soi-disant syndromes antivictimaires, le SAP et ses rejetons le syndrome de Médée et le syndrome de Münchhausen par procuration, « une apparence de scientificité (p 187) » en dépit des démentis des recherches faites par des instances scientifiques reconnues comme la Task Force de l’Association Américaine de Psychiatrie qui a refusé d’inclure le SAP dans le DSM 5 « faute de preuves scientifiques (p 188), » malgré un lobbying forcené. Patric Jean repère trois biais de raisonnement dans la promotion des théories antivictimaires : 1) une définition floue ; 2) un système où la criminalité mesurée serait supérieure à la criminalité réelle (90% pour Gardner ; 30 à 71% pour Van Gijseghem) ; 3) un biais rhétorique consistant à nier, contre l’évidence scientifique, la gravité des conséquences des violences subies dans l’enfance. Il démontre comment une rhétorique du renversement prétend que le SAP préserve l’enfant présumé à tort victime de l’emprise maternelle, théorie défendue par Hubert Van Gijseghem et Paul Bensussan dans son livre Inceste, le piège du soupçon (Belfond, 1999). Ces théories ont convaincu des experts « qu’il existe une maladie qui pousse les mères à faire dénoncer par leurs enfants des violences sexuelles qui n’existeraient pas. Et ces mêmes experts seront payés pour défendre cette idéologie devant certains juges qui les choisissent parfois pour ces présupposés qu’ils partagent (p 247). » Des « associations déléguées par la justice sans aucun contrôle » aggravent la situation. L’UNAF, par exemple, promeut le SAP et les lois soutenues par SOS Papa qu’elle a accepté parmi ses membres.

Certains pays ont mesuré l’ampleur du phénomène, les Etats-Unis et le Canada notamment, mais en France : « aucun recensement n’est possible puisque la justice estime que ces situations n’existent pas lorsqu’elles sont classées. Or le classement est largement majoritaire dans ce type de situation (p 250). » Comme il n’existe selon la recherche que un à deux cas d’allégations mensongères avérées sur mille : « il doit également y avoir des milliers de dossiers chaque année où des enfants agressés ou violés dans le cadre familial ne sont pas protégés (p 250). »

Patric Jean s’étonne que le législateur soit attentif aux arguments des associations de « pères » promouvant la garde alternée systématique en raison de la fréquence… inconnue du SAP ! Il cite la réponse du ministère de la justice, dirigé par Dominique Perben, opposant un méprisant déni, sans argumentation, au rapporteur spécial de l’ONU, Juan-Miguel Petit, dénonçant, en 2002, dans un impressionnant silence médiatique : « Les énormes difficultés auxquelles sont confrontées les personnes, en particulier les mères qui portent plainte contre ceux qu’elles soupçonnent d’abuser de leurs enfants sachant qu’elles s’exposent à des mesures éventuelles pour accusation fallacieuses […] Certaines de ces mères utilisent les voies de recours légales jusqu’à ce qu’elles n’aient plus les moyens de payer les frais d’assistance juridique ; il leur reste alors seulement le choix entre continuer de remettre l’enfant à celui qui, selon elles, abuse d’elle ou de lui, ou de chercher refuge avec l’enfant à l’étranger (p 253). »

L’auteur rappelle que les professionnels de santé ne font que peu de signalements d’enfants en danger, lequel n’est pas obligatoire en France : « Les stratégies propédophiles ont donc formidablement fonctionné. D’une part la loi met en grand danger tout médecin rédigeant un signalement. D’autre part, grâce aux organisations de « pères », la méthode permettant d’attaquer tout professionnel qui signale des agressions s’est diffusée. La majorité des signalements et plaintes est classée sans suite (p 276). »

Le livre se termine par une explication anthropologique de la domination des pères. L’auteur cite Claude Levi Strauss et Françoise Héritier, laquelle explique « la valence différentielle des sexes » par une mauvaise compréhension de la biologie. Il cite l’Ancien Testament, Saul de Tarse, le « pater familias », le Code Napoléon qui annule les acquis de la Révolution, bref l’idéologie sexiste qui recule lentement, en raison de la résistance que lui oppose les hommes, bien que de façon moins caricaturale que les masculinistes dont il est question au début du livre. « On s’est éveillé à ces questions à la fin des années 1980. Il manque aujourd’hui une réflexion collective sur les mécanismes culturels des violences sexuelles faites aux enfants. Le fonds culturel dominant aujourd’hui à l’œuvre consiste à penser que les enfants mentent pour accuser les hommes. Or, on ne peut espérer une modification des processus techniques sans modification culturelle. Tant que les professionnels resteront convaincus que les enfants mentent, nous tournerons en rond (p 308) » confie le juge Jean-Pierre Rosenczveig.

Gageons que le sérieux de l’argumentation de Patric Jean, permettra une avancée dans ce sens, malgré le coût économique (et… culturel) qui devra accompagner l’administration d’une justice qui ne soit pas infiltrée par une idéologie traditionnelle, profondément ancrée dans l’inconscient collectif depuis des millénaires car, écrit Patric Jean : « La volonté d’organiser une société qui ne soit pas organisée autour de la suprématie du père et son droit de propriété sur femme et enfants, est à proprement parler révolutionnaire. »

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