ADOLESCENCE ET TROUBLE PSYCHOPATHIQUE : ENJEUX CLINIQUES ET PERSPECTIVES D’UNE PRISE EN CHARGE

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SAJUS Nicolas

  • Docteur en psychologie clinique et psychopathologie
  • Docteur en Sciences du langage
  • Psychanalyste – Psychothérapeute
  • Conseiller conjugal et familial – Sexothérapeute
  • Psychocriminologue
  • Membre CUMP et AFORCUMP/SFP
  • Laboratoire de recherche : CRPMS (ED 450)-Université de Paris – Paris Diderot
  • Enseignant / chercheur en psychologie et psychopathologie
  • Expert près la Cour d’Appel de Montpellier

 

  • 9 boulevard d’Estourmel 12000 RODEZ
  • 0565684231/0679689830
  • Nicolas.sajus@yahoo.fr

 

RESUME

La psychopathie lorsqu’elle touche l’adolescent est loin d’être une psychopathologie anodine. L’impulsivité, la froideur affective, l’inaptitude à l’empathie, l’absence de remords, l’indifférence aux émotions et à la loi, la mythomanie et la manipulation sont des traits de personnalité très prégnants.
Ce trouble nécessite une clinique voire des tests précis surtout en période de mutation liée à la période pubère.
À la fois il semble très important d’en faire un repérage précoce pour en assurer la prise en charge au plus tôt et ce afin de minimiser le risque de récidive voire l’enfermement carcéral qui peut être une bascule vers la grande délinquance dans la répétition des incarcérations.
Mots clés : adolescence, psychopathie, psychopathologie, prise en charge

 

SUMMARY

Psychopathy affecting adolescents is far from a trivial psychopathology. Impulsiveness, emotional coldness, ineptitude for empathy, lack of remorse, indifference to emotions and the law, mythomania and manipulation are very powerful personality traits.
This disorder requires a clinic or even precise tests, especially in a period of mutation linked to the puberty period.
At the same time it seems very important to make an early identification of it to ensure the assumption of responsibility as soon as possible and this in order to minimize the risk of recidivism or even the imprisonment which can be a switch towards the serious delinquency in the repetition. incarceration.
Keywords : adolescence, psychopathy, psychopathology, management

 

VIGNETTE CLINIQUE

 

Charles est un adolescent âgé de 17 ans. Il a une sœur de 4 ans son ainée de l’union de ses parents. Sa mère pourra dire que durant son enfance son père était un homme avec qui elle coupé tout lien. Il présentait une addiction aux jeux de casino. Le père quant à lui sera un enfant surprotégé par sa propre mère avec un père absent. Le développement de la prime enfance semble avoir été sans perturbation même si dès ses 3, 4 ans il se montre très demandeur avec une difficultés à entendre le non. Les troubles du comportement apparaissent nettement au début du primaire sous la forme d’une forte opposition aux règles. A cela se surajoutent des tics à type de clignements d’œil. Ses professeurs ont des difficultés à gérer son arrogance et surtout son intolérance à la frustration où il peut jeter sa trousse.

Les relations avec ses autres camarades sont pauvres sauf s’il a un intérêt personnel à satisfaire.

Il se sent très complexé et il dira qu’on a pu se moquer de lui enfant.

Sur le plan intrafamilial, Charles évolue dans un milieu exempt de règles et de limites de par son père. Sa mère quant à elle est dans le tout ou rien. Cette dernière a des angoisses du kidnapping de son enfant depuis qu’il est petit. Femme de nature très angoissée, elle valide pratiquement tous les désirs de son fils. Parfois à contrario elle se met à lui crier dessus, mais très vite la culpabilité prend le dessus et elle lui achète quelque chose pour se faire pardonner.

L’encadrement des parents est quasi inexistant et il y a une présence des grands parents de part et d’autre qui sont dans l’hyper protection. Charles à tout ce qu’il veut avant de le demander, « tu es mon roi » comme l’aime l’appeler sa tante Gisèle.

Il ne participe ni à la vie familiale, ni aux tâches qui en découlent. Il se compare sans cesse à sa sœur qui « a toujours plus que lui » dit-il. Il n’arrive pas à se situer avec 4 ans d’écart d’âge de moins. Il peut se coucher à l’heure qui l’entend. Le père est incapable d’affirmer un cadre et autorité et c’est même Charles qui peu à peu présente des comportements menaçants à l’égard de ses parents.

Le divorce parental sera une bascule à ses 9 ans. Alors les demandes de Charles ne cessent de croître. Charles vérifie tout le temps auprès de sa mère et son père s’il est aimé. Il répète en écholalie : « Je t’aime, je t’aime, je t’aime… ».

Vers ses 12 ans Charles crée un compte Facebook. Là il se met à publier des images pornographiques et des publications concernant du tabac et de la drogue.

Par ailleurs commence à se développer son goût pour un style de musique. Le rap ultra violent qui fait l’apologie de la violence, de la haine, de la drogue, de la soumission et de l’insulte des femmes.

Bien que la mère n’ait qu’un petit salaire, tout est bon pour acheter des choses à Charles qui est toujours dans la demande. Sa tante du côté maternel, comme les grands parents de part et d’autre en font tout autant. Vers ses 13 ans, il est exclu du collège suite à des problèmes comportementaux et commence à consommer de l’alcool et du cannabis, ce qui devient vite problématique puisqu’il en consomme tous les jours et à plusieurs reprises.

Sa mère en sera avertie : « cela lui est arrivé une ou deux fois, mais ce n’est rien, je vais le reprendre avec lui… Je le fais réfléchir » dira-t-elle.

Durant cette période, sa mère recompose avec un homme qui a une fille de 7 ans et un garçon de 8 ans et demi.

Par ailleurs Charles, fait la rencontre de gens plus âgés. Comme lui, ils sont fans du Rap violent, de snuff movies (films de grandes violences) et consomment du cannabis.

À plusieurs reprises, Charles aurait vendu de la drogue pour financer sa propre consommation. En 2018, alors qu’il est âgé de 15 ans, il agressera les enfants du compagnon de sa mère. Il leur demandera de se mettre nu, de se masturber devant lui. Il leur montrera des films pornographiques, leur demandant de mimer les scènes. Charles fera venir un de ses amis, et ils agiront à deux.

En outre sur la même période, Charles va frapper également un élève de sa classe de manière. Même au sol, il continuera à lui asséner des coups.

Son interpellation se fera suite à ses derniers agirs, par les parents de l’enfant qu’il a molesté, puis par les enfants de son beau-père. En effet, le garçon parlera à son père puis à sa mère sous l’effet d’une angoisse panique. En effet lors d’un week-end, Charles dira au jeune homme : « Si tu parles à tes parents, je te tue ».

Sur la même période, il se fera interpellé par la police pour trafic de drogue. Il fréquente de moins en moins son établissement scolaire, préférant tourner des clips de rap, traîner dans les rues et consommer du cannabis en présence de ses copains.

Il se publie sur les réseaux sociaux, avec alcool, cannabis, dans des voitures de luxe et sans cesse en faisant des doigts d’honneur.

Suite à l’interpellation, la protection de la jeunesse le prend en charge pour troubles des conduites, car on ne peut parler de trouble grave de la personnalité avant l’âge de 16 ans selon les classifications internationales athéoriques des troubles mentaux. Il se fait renvoyer une nouvelle fois de l’école en 2019 pour non-respect de ses camarades et des enseignants.

Il est en rupture scolaire et inverse le rythme nycthéméral (jour/nuit). Sous emprise de stupéfiants, il sera à nouveau interpellé par la police. Son père viendra le chercher, et Charles lui donnera un coup de poing et un coup de tête. Les policiers seront obligés d’intervenir pour garder Charles avec eux dans le commissariat.

Au cours de l’année 2019, il communique sur les réseaux sociaux. Charles a eu une petite copine. Cette dernière a arrêté la relation. N’acceptant pas la rupture, les écrits retrouvés en ligne témoigneront qu’il planifie de se rendre chez elle le lendemain afin de tuer ses parents et la kidnapper, pour s’enfuir dans une autre ville.

Il demande à Laurent de l’accompagner et lui promet de la drogue et des centaines d’euros en échange, ce qu’il accepte. Le lendemain, alors que Laurent prépare son sac pour aller au foot, sa mère observe qu’il y range une quantité inhabituelle d’effets. Sa mère inquiète décide de regarder son ordinateur et lit les conversations échangées avec Charles.

Elle téléphonera immédiatement à la police.

Les policiers arrêteront le véhicule des suspects. Ils saisissent alors des poings américains, des couteaux, des masques à l’intérieur de la voiture. Charles retourne en Centre d’éducation fermé. Dès son arrivée, les éducateurs remarquent qu’il parle de sa tentative de délit comme s’il était un héro afin de se valoriser. À plusieurs reprises, il demande à regarder les journaux et la télévison afin de savoir si on parle de lui.

Au sein du CEF, il est plutôt conformiste. Il répond au cadre et effectue les tâches demandées. Toutefois, il reste en retrait de toute interaction sociale. Il a besoin d’être stimulé pour toutes les activités de la vie quotidienne et fait preuve de peu d’initiative. On perçoit peu la dynamique de violence qui faisait auparavant partie de son quotidien. Sur le plan social, il maintient toujours un lien avec ses parents mais son réseau de connaissances s’appauvrit.

Il est très influençable, surtout par les ados déjà structurés dans la délinquance. Au niveau de sa dynamique interne, on note rapidement une défaillance empathique.

Il avoue même ressentir une grande excitation lorsqu’il est témoin d’une agression. Il confie également avoir une excitation lorsqu’il se bat.

Lorsque on aborde les questions des victimes et des traumatismes Charles minimise la gravité et peut dire « c’était pour m’amuser, je déconnais ».

Il n’a aucun remord et ne s’excusera pas auprès des victimes.

Son élaboration est pauvre et il démontre que très peu d’émotions avec une froideur affective.

Il n’entretient aucun projet de vie et pense soit retourner vivre chez ses parents, ou « repartir avec des « pots à lui ». Il est toujours en attente de son procès.

ANALYSE DE SITUATION

 

À la lumière de l’expérience clinique nous souhaitons souligner les enjeux psychopathologiques de certains adolescents, à l’instar de Charles, dont les signes actuellement sembleraient apparaître de manière précoce.

L’idée de notre approche n’est pas de stigmatiser l’éventualité d’un diagnostic d’un jeune vers une forme grave de psychopathie à l’âge adulte sinon de mieux repérer les remaniements intrapsychiques afin de les accompagner avec pertinence dans un cadre préventif.

À la jonction du médico-socio-judiciaire, les troubles de la personnalité à l’instar de la psychopathie interpellent sur un dysfonctionnement dans le lien à l’autre notamment eu égard à la norme sociale et/ou morale. Il s’agira de passages à l’acte transgressifs, violents et agressifs témoignant d’une impulsivité et engendrant la mise en danger d’autrui dans une indifférence affective froide.

Les signes cliniques vont apparaître jeunes. Le temps de latence en est impacté. Toujours présents avant la fin de l’adolescence, le pronostic de cristallisation tout au long de la vie demeure entier.

Cette sémiologie ne doit pas être contextuelle ou conjoncturelle. Les fluctuations thymiques et l’irritabilité sont par exemple souvent présentes et associées à des épisodes dépressifs.

 HISTORICITE DU CONCEPT

 

Esquirol et Pinel, aliénistes, sont à l’origine de la psychiatrie moderne. Ils se sont intéressés dès le départ aux comportements violents. Ils dépeignent la monomanie homicide, nosologie créée afin de défendre certains criminels dans le cadre médico-légal contre les magistrats qui s’opposaient à l’extension de l’irresponsabilité des criminels.

Seront décrites par la suite les « manies sans délires » et les « monomanies impulsives » caractérisées par la survenue brutale d’accès violents chez des sujets apparemment sans hallucinations.

Les enjeux feront largement débat entre ceux qui sont attachés au concept de troubles d’origine « morale » (Pritchard évoquait la « folie morale » en Angleterre, qui induisait une « perversion maladive des sentiments, des penchants, et des dispositions morales ») et ceux qui optent pour la « dégénérescence » à l’instar de Morel qui prône l’hérédité comme facteur psychopathologique.

Franz-Joseph Gall imagine interpréter les reliefs osseux du crâne comme l’évaluation de personnalité : c’est la naissance de la phrénologie.

Cesare Lombroso, quant à lui, décrira les traits du faciès comme caractéristiques des « hommes délinquants ».

En 1914, sera introduit le terme de « sociopathie » (Birnbaum) en réponse en un trouble de la culture : le sociopathe est à la fois le malade de la société et malade par la société.

Par la suite de nombreux psychanalystes notamment le courant interactionniste oriente la clinique vers des expériences infantiles de rupture et de perte eu égard aux figures d’attachement. Cela aboutit à une personnalité instable, insécure, traversée par des angoisses d’abandon et une vulnérabilité narcissique (faiblesse de l’image de soi). Les sujets oscillent donc toujours entre fusion et rejet brutal, incapables de construire une relation s’inscrivant dans la durée par peur de rejouer la souffrance de la perte et de l’abandon.

 LES CAUSES DU TROUBLE

 

L’approche psychopathologique structurale exhorte à étudier l’influence de l’organisation des liens d’attachements traumatiques sur la personnalité impulsive et agressive. En effet ce type de comportements, induits par l’attachement, n’est pas sans incidence sur les perspectives de répétition traumatique, d’orientation perverse de la personnalité. En regard du lien d’attachement et notamment des différents ratés, l’impulsivité et l’agressivité vont s’exprimer de façon plus ou moins adaptée en regard des structures névrotiques, psychotiques et perverses. Ma clinique professionnelle en psychocriminologie m’amène à souligner les apports de Lopez et Bornstein en 1994 [1] concernant le crime chez un sujet dit « normal », qui revêt toujours un caractère d’imprévisibilité. Bergeret (1972), quant à lui, postule que la solution idéale de la perspective violente s’exprime dans l’organisation névrotique puisque le surmoi se montre assez consistant pour autoriser une alliance saine entre le moi et le ça [2]. Chabrol et Sztulman [3] décrivent, eu égard à l’auto-agression, que dans le cadre d’un trouble dépressif ou névrotique, la tentative de suicide peut devenir un moyen de compromis, face au clivage, visant l’évitement d’une désorganisation psychique en rétablissant un équilibre fragile. Au niveau métapsychologique, lorsque s’origine une rupture relationnelle, elle vient faire répétition avec le lien d’attachement désorganisé vécu. Elle fait basculer le sujet dans une équivoque entre pulsion de vie et pulsion de mort et l’équilibre psychique est instable. L’agressivité devient conditionnelle au type de sentiment de culpabilité issu d’un surmoi plus ou moins sévère qui se construit dès la prime enfance.

Dans la problématique de la structuration limite, où l’attachement demeure insécure voire désorganisé, l’agir agressif sera co-dépendant du vécu de dépendance à l’objet. L’acte agressif devient symptomatique, répondant de manière impulsive à l’angoisse, en se transformant en une source de satisfaction pulsionnelle directe. Kernberg [4], décrivant l’état limite, évoque une faiblesse non spécifique du moi impliquant une défaillance de la gestion de l’agressivité, une intolérance à la frustration générée par l’angoisse et un développement insuffisant des aptitudes sublimatoires. Balier [5], quant à lui, décrit l’incapacité du sujet à réguler et neutraliser son agressivité. De la défaillance de symbolisation résulte la tentative d’évacuer le conflit intrapsychique de la pensée par l’acting-out, conséquence d’une angoisse abandonnique primitive. En outre, le caractère dépendant de ces personnalités, associé à la consommation de substances (alcool, cannabis, L.S.D, héroïne etc.) favorisent de manière considérable ces passages à l’acte. Ce postulat amène à considérer la contiguïté existante entre la personnalité limite et addictée. Les productions de Sztulman, sur le concept de personnalités limites addictives [6], revêtent un intérêt d’une grande pertinence car elles en dégagent des spécificités psychodynamiques et psychopathologiques. La vacuité laissée par le trauma, l’incapacité à la gestion pulsionnelle, à la frustration, mais aussi la loi du « tout, tout de suite », « du tout ou rien », du « plein et du vide », du surinvestissement et désinvestissement de soi ou de l’objet, témoignent de la grande fragilité du moi. C’est le primat de l’Idéal du moi qui constitue l’organisation de la personnalité, le surmoi, lui, étant lésé. La censure, de par la défaillance du surmoi est donc assurée par l’objet, vécu comme étant plus ou moins persécuteur. Le sentiment de culpabilité n’est pas introjecté, ni érotisé et laisse place à un sentiment de honte, à une blessure narcissique.

Dans une perspective métapsychologique, la déliaison pulsionnelle et l’indifférenciation des investissements qui s’est créé dès la prime enfance sous-tendent les passages à l’acte agressif par la suite dans l’évolution du sujet. En conséquence, on observe des enfants qui paraissent ne pas percevoir les sensations de chaleur, de froid, de douleur, de faim, de satiété, de soif, de douleur, de fatigue, etc. Ils ont également beaucoup de difficultés à contenir leurs impulsions. Solange Carton souligne toute cette dimension clinique et évoque l’abaissement voire l’extinction des affects en regard des nouvelles pathologies adolescentes dites « limites » qu’elles soient dépressives, addictives ou psychosomatiques avec tout un travail de conscientisation à co-construire avec ces sujets [7].

On peut dire que ces enfants, habituellement qualifiés de tout-puissants, sont en réalité plutôt tout-impuissants, pour reprendre une expression de René Roussillon, face au surgissement en eux de la violence, du désir ou de la souffrance. Ils ne peuvent pas s’empêcher de frapper, de coller, ils ne savent pas différer, attendre, renoncer, dans le sens où ils n’ont pas les aptitudes psychiques et neurologiques pour y parvenir. Ces systèmes sont donc pathologiques parce qu’ils posent des problèmes, notamment par rapport aux inadaptations du sujet à la vie sociale, et qu’ils sont sources de souffrance. Ils s’inscrivent enfin dans un schéma de répétition.

Cependant, ces enfants n’arrivent pas à percevoir immédiatement leur dysfonctionnement, l’inadaptation, voire la nocivité de leur comportement. Ils ne connaissent pas d’autres adaptations et leur modèle dans l’agir devient leur mode organisationnel et leurs repères. Les liens d’attachements traumatiques vont donc avoir des conséquences graves sur les aptitudes interpersonnelles. Les signes indicateurs sont identifiables dès que l’on tente d’entrer en lien direct avec eux, que ce soit physiquement, ou verbalement, voire pour certains, par le simple regard, car ce type de contact, à visée de rapprochement, d’amorce relationnelle, éveille une excitation très importante qui répète l’enjeu émotionnel premier de la relation à la figure d’attachement qui a été traumatogène. Ces enfants répondent rarement lorsque l’on tente de s’adresser à eux et il est très difficile de capter leur regard, on ne peut que suivre des yeux leurs déplacements brusques, maladroits et peu coordonnés. D’autres paraissent s’envelopper dans des mots incompréhensibles ; d’autres encore se livrent parfois à une logorrhée coprolalique. Le langage est souvent utilisé pour le bruit qu’il produit : certains produisent un flot de paroles continu et envahissant qui ne laisse aucune place à l’expression de l’autre. Du côté de celui qui assiste à ces comportements, un sentiment d’agression semble émerger dans le champ perceptif. En situation de groupe, ils parlent sans s’arrêter. Ils ont toujours quelque chose à dire, à raconter. Souvent c’est inintéressant, et on s’aperçoit qu’ils inventent au fur et à mesure : l’enjeu est de recentrer l’attention, surtout si un autre enfant est en train de raconter quelque chose d’intéressant : « Et moi, et moi » … moi c’est pire, moi c’est mieux… ».

La plupart de ces enfants sont intolérants à la frustration, à la contradiction ou à la contrainte. Cela déchaîne de véritables crises de larmes ou de rage, durant lesquelles ils peuvent chercher à détruire tout ce qui leur tombe sous la main, ou s’infliger des coups ou des blessures. La relation à leur figure d’attachement ne paraît tolérable que dans le maintien de l’illusion d’un contrôle absolu. Ils sont très agrippés à leur objet d’attachement qu’ils sollicitent en permanence d’une manière ou d’une autre. L’éducateur, l’enseignant, le professeur au collège, deviennent très vite une figure d’attachement, c’est-à-dire une personne très investie sur le plan affectif, compte-tenu du temps que l’enfant passe à leur contact. Ils sont l’objet d’un transfert affectif très fort. Certains enfants tolèrent très difficilement que l’attention de l’adulte se détourne d’eux pour se porter sur autre chose, fût-ce pour une minute. Ils font preuve d’une avidité massive, utilisent toutes les stratégies pour obtenir l’exclusivité de la relation, surtout lorsqu’ils se sentent en rivalité avec d’autres enfants. Ils développent des attitudes d’évitement et de contrôle, ou des attitudes de collage et d’emprise tyrannique. Ils ne supportent pas la confrontation à la différence, donc à l’individuation et à la séparation, de leur figure d’attachement. Il faudrait que celle-ci soit à leur disposition exclusive en permanence à la figure d’attachement ou le référent affectif. Ils ont tendance à se coller à quelques centimètres de leur visage et à agripper leurs membres ou leurs vêtements pour leur parler. La plus infime frustration déclenche un débordement d’angoisse automatique qui suscite une explosion de rage, une crise de larmes ou un repli dans une bulle autistique.

Au niveau de la personnalité, diverses configurations peuvent donc advenir. Des traumatismes sévères et répétés peuvent générer une anxiété phobique voire des attaques de panique. Le symptôme peut être tellement invalidant que les sujets peuvent être empêchés d’aller à l’école, de poursuivre leurs études, de travailler, ou même de quitter leur domicile.

Il existe une grande contribution du traumatisme précoce de l’enfance au conflit adulte. Les différences de style de réactivité à l’âge adulte sont souvent une cause plus puissante de dissonances inter-personnelles que ne l’étaient les traumatismes infantiles. Certains enfants qui montrent une conduite dite difficile dans l’après-coup et indépendante du traumatisme, sont les plus menacés. L’enfant peut se replier devant des situations nouvelles, a tendance à des expressions d’humeur négatives et intenses et n’est pas adaptable, ou lentement adaptable. Cet enfant est à haut risque pour le développement futur d’une pathologie psychiatrique. En matière psychocriminologique – qui est également une part de mon activité professionnelle – les travaux concernant les enfants victimes de maltraitances constatent qu’ils sont particulièrement menacés par la dépression, les troubles du comportement et par les violences sexuelles. Par ailleurs, le trauma peut impacter l’identité sexuelle à long terme, les relations affectives d’un adolescent, l’individuation de sujets et le choix d’un partenaire.

Pierre Janet fait référence à l’importance de la mémoire du traumatisme dans la genèse et le développement des maladies émotionnelles et il cite plusieurs auteurs : Moreau de Tours, Baillatger et Briquet, qui insistaient sur l’importance du chagrin et des émotions traumatiques similaires dans la genèse des maladies mentales. Si l’acte traumatique est posé par une personne de qui l’enfant doit attendre une protection, le traumatisme sera d’autant plus important. Par conséquent, il faut faire une distinction entre le traumatisme qui impacte l’estime de soi de l’enfant, de la part de la personne censée en prendre soin et dans une confiance mutuelle et le traumatisme qui peut réellement impliquer l’affirmation de l’estime dans l’acte de prendre soin de l’enfant, de la part des personnes qui en prennent soin qui sont responsables et aimantes.

L’exposition soutenue et pénétrante au rejet parental, l’attaque et la privation ont des effets destructeurs sur le développement des relations qui vont suivre dans lesquelles ils anticipent la violence et le rejet comme étant les éléments majeurs des rencontres humaines. Ces enfants qui étaient très primaires dans leurs mécanismes de défense, apparaissaient découragés. Ils se déprécient eux-mêmes. Ils deviennent autodestructeurs. Ils montrent des difficultés croissantes dans les séparations d’avec leurs parents. Ils ont des difficultés avec les relations interpersonnelles. Un évènement traumatique isolé de courte durée peut ne pas avoir une grande signification dans le long parcours de la vie du petit enfant, en fonction de ses conséquences. Mais les expériences de traumatismes répétés, de négligence, d’abandon et de séparations peuvent produire un parcours de développement gravement perturbé.

Avant l’acquisition de l’aptitude au langage les nourrissons peuvent montrer leurs réactions au traumatisme, comme le stress, ou comme des expressions telles les coliques, le fait de ne pas cesser de bouger, des insomnies ou des pleurs. Dans les cas sévères, il y a des interférences avec la prise de poids, la croissance du corps, et la maturation sensori-motrice. S’ils ne sont pas soignés, ces problèmes de la petite enfance peuvent conduire à des interférences avec les fonctions du développement telles la marche, la parole, et l’habileté dans la coordination entre l’œil et la main. La dépression persistante, les troubles de la personnalité borderline et la personnalité multiple sont quelques conséquences à long terme des stress traumatiques répétés et soutenus dans la petite enfance. Un des objectifs principaux de cette recherche sur le trauma est de mettre en évidence les différents destins en regard du sujet mais aussi de ses attachements. Comment le sujet est encore capable de vivre pratiquement sans symptôme, tandis que bien d’autres personnes ayant souffert d’un semblable traumatisme ont développé une maladie chronique d’un genre ou d’un autre ?

Dans les populations de sujets psychiatriques adolescents et de délinquants juvéniles, des évènements traumatiques ont été retrouvées fréquemment. Les délinquants juvéniles qui ont été maltraités disposent d’une vulnérabilité plus grande à répéter les violences et à devenir des parents criminels. Certains abusent fréquemment de la drogue et de l’alcool pour s’identifier à travers la substance à leurs parents, tout autant que pour lutter avec leur manque d’estime de soi et avec les problèmes accablants qu’ils ont avec tout un chacun dans leur entourage : la famille, les camarades et l’école. Quand l’enfant arrive à l’âge pubère, le traumatisme ajouté de l’acte sexuel peut s’accroître et contribuer au fardeau déjà existant de la violence physique. Les réactions de l’enfant au trauma sexuel apparaissent souvent comme une des formes d’un syndrome de stress post-traumatique très proche de ce qu’on observe chez les survivants de guerres, de crime ou de catastrophe. Les caractéristiques principales du syndrome post-traumatique comprennent l’angoisse, la culpabilité, les perturbations du sommeil, les troubles de l’humeur, de la concentration et de la mémoire. La victime peut ou non répéter et revivre un traumatisme brusquement et de façon intrusive, comme dans les cauchemars, ou dans les souvenirs de ces évènements, ou comme dans des ressentis brutaux ou des reviviscences soudaines des évènements. La violence sexuelle peut donc être considérée comme appartenant à la même catégorie des évènements traumatiques avec une mémoire traumatique, tout comme les violences physiques.

En somme, l’agressivité est une attitude qui relèverait du narcissisme dans une démarche d’affirmation de soi, de sa puissance face à autrui. Elle est fondamentalement relationnelle. Si elle est bien gérée, elle a une fonction essentielle dans la poursuite et l’atteinte de projets, ou de démarches sublimatoires. Cependant la violence, quant à elle, est déliée d’une dimension relationnelle. Elle vise la destructivité totale du sujet et se situe en dehors des cadres sociaux. Il est donc fondamental au plan clinique de réaliser le repérage des modèles répétitifs et parfois de travailler avec la famille comme j’en témoignerai dans une présentation clinique. Les modèles répétitifs observés dans la structure ou dans le fonctionnement de la famille deviennent problématiques dès qu’ils ont trait à la répétition des traumatismes mortifères. C’est pourquoi les intervenants manifestent souvent la nécessité d’accéder à une meilleure perception de ces phénomènes. Travailler au plan familial fait apparaître certains modèles répétitifs qui avaient pu échapper à la clairvoyance des intervenants, ou encore faire l’objet de leurs résistances. Il est nécessaire de prendre en compte les mythes familiaux.

Le mythe familial est une croyance à laquelle chacun dans la famille adhère, sans que quiconque ne la remette en cause. Son but est de maintenir la cohésion de la famille à la suite d’un événement qui l’a mise en danger. Il fait donc agir différents mécanismes de défense et il importe de les repérer. Analyser le mythe familial permet de mieux articuler les éléments regroupés de la famille et d’améliorer la compréhension de l’ensemble de la problématique traumatique intrafamiliale. Chaque famille est habitée d’une mission familiale. Cette dernière est le message qui est transmis (consciemment ou inconsciemment) dès la naissance d’un enfant par ses parents et ascendants, pour que soit accomplie en leur nom une tâche familiale spécifique. Les missions ont pour fonction d’étayer le mythe familial. Les missions de développement ont trait aux tâches de la procréation, de la réussite sociale et du prestige familial; les missions sacrificielles ont pour objet d’épargner l’ensemble du groupe en se concentrant sur un ou plusieurs individus, les souffrances psychiques issues de traumatismes anciens dont les deuils n’ont pas été accomplis.

Dans cette dernière perspective se forment la crypte et le fantôme familial. Le courant de recherche sur le fantôme familial est issu des travaux publiés en 1978 par Nicolas Abraham et Maria Török en 1987. Abraham définit le fantôme comme « une formation de l’inconscient qui a pour particularité de n’avoir jamais été consciente (…) et résulter du passage (…) de l’inconscient d’un parent à l’inconscient d’un enfant [8] ». Le fantôme familial est constitué à partir de la représentation psychique d’un ancêtre meurtri ou mort dans des conditions tragiques. L’effet traumatique de l’évènement est si lourd que la famille est incapable d’effectuer le travail de deuil qui seul peut drainer la souffrance affective. L’image de l’ancêtre objet du traumatisme s’enkyste dans l’inconscient des membres les plus proches de la famille. Elle vient constituer ce que Abraham et Torok (1987) ont appelé la « crypte ». De cette crypte, émane le fantôme qui va fondre sur la descendance, et dans certains cas, occasionner des dégâts importants, jusqu’à la répétition du traumatisme.

La clinique enseigne donc que les destins du traumatisme sont très variables et singuliers. Ils sont co-dépendants de la construction du sujet au sein de sa famille, de son héritage transgénérationnel, de ses liens d’attachements, de l’âge d’impactage du trauma, des vicissitudes de la vie, etc. L’enjeu sublimatoire va également s’articuler autour de ces mêmes données et s’orienteront selon la structure de la personnalité du sujet. Comme évoqué précédemment, il existe une bivalence de l’aptitude sublimatoire qui participe à réorganiser de manière très favorable la psyché du sujet traumatisé ou à l’inverse un impactage négatif à la fois sur la personnalité et/ou sur la répétition traumatique.

EN RESUME, LES SIGNES DE LA « PERSONNALITE PSYCHOPATHIQUE »

 

Aussi la sémiologie de psychopathie serait à envisager selon :

  • De graves troubles du comportement qui déjà apparaissent durant la période de latence. La psychopathie serait une voix élective en terme de pronostic.
  • La seule issue de décharge tensionnelle au plan psychique pour ces jeunes demeure le passage à l’acte.
  • La critique de l’acte est limitée voire banalisée avec une défaillance empathique majeure.

Oscillant entre sourire et menace, séduction et rejet, l’adolescent structuré avec une personnalité psychopathique est marqué par une instabilité à la fois thymique et relationnelle traduisant de profondes angoisses et une immaturité affective. Les principales conséquences seront judiciaires mais aussi familiales et professionnelles.

 LA PRISE EN CHARGE

 

La question judiciaire ne peut être que la seule réponse. Il est à être prudent en l’absence de données scientifiques, de faire un lien trop rapide entre délinquance et trouble psychopathique.

Il faut donc avoir une lecture plurielle de la prise en charge.

Il s’agirait d’une prise en charge pluridisciplinaire qui demande de renforcer la qualité et la stabilité des équipes au sein des CER ou CEF

Du fait de leur complexité, la prise en charge des troubles de la personnalité psychopathique implique de multiples intervenants médicaux, psychologiques et sociaux.

Il n’existe pas de traitement médicamenteux spécifique. Certains traitements peuvent apaiser de façon transitoire comme des anxiolytiques ou neuroleptiques en cas d’angoisses.

L’approche psychologique peut être individuelle ou groupale. Il pourra s’envisager différents types d’approches psychothérapeutiques en fonction de la demande du patient et de l’évaluation de son trouble. L’objectif sera de limiter impulsivité et agirs agressifs, minimiser le recours aux substances pour lutter contre l’angoisse. On parle ici de toxicophilie. La drogue a une fonction d’anxiolyse.

Il s’agira également d’apprendre au jeune à gérer les situations de stress et de fluctuations thymiques (émotionnelles).

Le cadre psychothérapeutique, doit être ferme quant à sa constance et sa résistance aux tentatives de mouvements qui vont abraser la prise en charge. Cela permet au sujet de faire l’expérience de la continuité et de la sécurité de la relation qui jusque-là était défaillante.

Les travailleurs sociaux accompagneront sur les démarches éducatives en terme de scolarité, la recherche d’un logement, d’un emploi pour structurer une stabilité de vie propice en cohérence avec la prise en charge.

NOTES

 

[1] Lopez G., Bornstein S., Les comportements criminels, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?, 1994, p. 125.

[2] Bergeret J., (1972), Abrégé de psychologie Pathologique, 9ème édition, Paris, Masson, 2004.

[3] Chabrol H., Sztulman H., Splitting and the psychodynamics of adolescent and young adult suicide attempts, Psychoanal, 1997.

[4] Kernberg O. A Psychoanalytic Classification of Character Pathology, Journal of the American Psychoanalytic Association, 1970, pp. 800-802.

[5] Balier C., Psychanalyse des comportements violents, Paris, PUF, 1988 et Psychanalyse des comportements sexuels violents, Paris, PUF, 1996.

[6] Sztulman H., « Déception, Dépression essentielle et illusion chez les patients états-limites », L’Évolution Psychiatrique, 1994, 1, pp. 13-21 – Sztulman H., « Entre addictions et ordalie : les toxicomanes », Adolescence, 1997, 2, 15, pp. 57-65 – Sztulman H., « Vers le concept des personnalités limites addictives », Annales médicopsychologiques, 2000, 159, pp. 201-207.

[7] Carton S., Chabert C., Corcos M., Le silence des émotions, Paris, Dunod, 2013.

[8] Abraham, N., Torok, M. (1978), L’écorce et le noyau, Paris, Flammarion, 1987, p. 429.

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