CYBERVIOLENCE ENTRE ELEVES ADOLESCENTS[1] : MIEUX COMPRENDRE ET PROTEGER LES VICTIMES DE LA TOILE

Laure Polidori

Psychologue clinicienne

Mémoire pour le diplôme universitaire de victimologie de l’Université Paris-Descartes

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RESUME

En France, près de 6 millions d’élèves fréquentent un établissement du second degré, soit 8,9% de la population française.

100% des adolescents se connectent à internet et 81% possèdent un smartphone. Ils communiquent et naviguent dans un cyberespace où se développent à la fois de formidables opportunités d’échanges, d’accès au savoir et de nouvelles formes d’agressions : la cyberviolence.

Plus du tiers des élèves (collégiens et lycéens confondus) sont confrontés à des agressions de ce type, et près de 5% déclarent des actes relevant du cyberharcèlement[2] forme la plus intensive de cyberviolence. Les chercheurs pointent que depuis 2011, le nombre d’actes de cyberviolence suit une courbe ascendante.

Ce phénomène existe bel et bien, il progresse et, selon la nature des cyberagressions, leur fréquence et le contexte des victimations, ses conséquences sur le bien-être et la santé des adolescents cybervictimes vont d’une détresse bénigne au suicide (Miller, Hufstedler, 2009). Ce dernier, attribué au cyberharcèlement, concernerait trois à quatre adolescents par an.

En France, depuis l’identification de la cyberviolence en 2011, plusieurs mesures attestent de son indubitable prise en compte socio-juridique par nos institutions. De fait, depuis cinq ans, la cyberviolence entre élèves fait l’objet d’actions spécifiques et ciblées : études/enquêtes, campagnes de prévention, formations, sites internet spécialisés, nouvelle législation. Mobilisés : scientifiques, politiques, police et gendarmerie, magistrats, équipes éducatives, personnels soignants, associations agissent pour comprendre, prévenir, traiter ce phénomène et mieux repérer les cybervictimes parmi les élèves adolescents.

Dernièrement, deux actualités font écho à cette reconnaissance de la cyberviolence : le 3 novembre 2016, le cyberharcèlement occupait le thème de la deuxième journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire organisée par le Ministère de l’Education Nationale. Le 7 octobre 2016, les cyberviolences à caractère sexuel intégraient le code pénal[3], article 226-2-1, dans le cadre de la loi pour une République numérique.

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PREAMBULE : CONTEXTE SOCIO-NUMERIQUE GLOBAL DANS LEQUEL EVOLUENT LES ADOLESCENTS

Il aura fallu 200 000 ans à Homo Sapiens pour entrer dans l’ère numérique.

Les années 1990 marquent l’avènement de l’internet dont la popularité mondiale se confirme d’années en années grâce au World Wide Web. L’année 2007 impose deux évolutions majeures : la consécration du Web 2.0; « Web social interactif » et la mise sur le marché du premier « téléphone intelligent » ou « smartphone ». Dès lors, la Toile change de dimension, les internautes/mobinautes pouvant interagir à n’importe quel endroit de la planète doté d’une connexion internet.

Aujourd’hui, seulement 25 ans après l’apparition d’internet, près de 42% de la population mondiale y a accès et 2 milliards d’internautes utilisent les réseaux sociaux[4]. En France, 84% de la population a accès à internet (55 millions d’utilisateurs). 30 millions utilisent les réseaux sociaux (45% de la population).

Le XXIème siècle se révèle sans conteste numérique et les enfants de l’an 2000, adolescents aujourd’hui, des internautes polymorphes sur une Toile toujours plus séduisante et accaparante et via des objets connectés de plus en plus intimement investis par les jeunes (et moins jeunes).

Actuellement en France, de plus en plus d’adolescents utilisent leur smartphone pour surfer sur internet, plus de 70% possèdent un ordinateur et 44% une tablette numérique[5]. 78% des adolescents déclarent être inscrits sur un réseau social[6]. Le cyberespace, place fréquentée par les jeunes quotidiennement, capte une partie de leur vie sociale pour : se documenter, s’inscrire sur les réseaux sociaux, jouer en réseau, écouter et partager de la musique des vidéos en ligne, chatter…

La question du choix d’y être ne se pose plus, c’est devenu une façon de vivre, d’être, d’agir et d’interagir ensemble. Les nouvelles technologies d’information et de communication (NTIC) démultiplient les opportunités de découvertes, d’échanges et de partages entre pairs. Comme outil, elles sont profitables à tous.

En revanche, la façon dont elles sont utilisées peut conduire à de la cyberviolence. Voilà l’axe sur lequel il est essentiel de travailler avec les adolescents : comment utiliser les NTIC à bon escient pour des expériences internet sereines et enrichissantes ? Pour cela, il convient de garder en tête les transitions auxquelles les jeunes générations font face, consciemment et/ou inconsciemment, parmi lesquelles :

  1. Une transition technologique à visée hégémonique avec son nouveau modèle économique : un Web mondial évolutif, des équipements et plates-formes de plus en plus accessibles de plus en plus tôt, un essor des objets connectés et du web mobile. Conséquences : une prise en main empirique par les jeunes des technologies et des services développés par les réseaux sociaux, une capacité augmentée de propagation et de personnalisation des contenus et des technologies, une possibilité de connexion continue du matin au soir et donc des interactions potentiellement non-stop entre pairs.
  2. Une transition sociale. En effet, la réalité virtuelle met à l’épreuve une réalité culturelle, à savoir l’existence encore aujourd’hui de fractures/fossés numériques[7] entre adultes et adolescents qui n’ont pas été exposés de la même manière au monde numérique. Les adolescents de la génération dite « digitale », nés en même temps que les NTIC (Nouvelles Technologies d’Information et de Communication), entrent allègrement de plein clic dans un cybermonde doté d’une solide force d’attraction sans que leurs aînés, maîtrisant moins intuitivement les cybercodes sociaux, leur transfèrent leurs expériences. Conséquences : ce choc des cultures entre génération pré-numérique et nouvelles générations entrave le bon déroulement d’une guidance adultes/adolescents en la matière. Un nouvel équilibre est à trouver.
  3. Une transition juridique. Le temps numérique devance le temps politique et législatif. Conséquence : des vides juridiques qui empêchent parfois la reconnaissance sociale des victimes de cyberviolence.
  4. Une transition psychosociale et neurophysiologique chez les adolescents de nature « révolutionnaire ». La tête, le cœur et le corps subissent des transformations bien spécifiques à la période adolescente qui influencent leurs interactions sociales. Conséquences : dans un Web mobile addictogène, les adolescents avides de découvertes et en phase de maturation peuvent devenir une cible de choix. Pour autant, ils ne souhaitent pour rien au monde sortir les NTIC de leur vie ! Encore un équilibre à inventer avec eux.

C’est dans cet effervescent contexte numérique et dans la perspective de continuer à préserver les plus fragiles, et notamment les enfants, de toute forme de violence, que le décodage de la cyberviolence s’inscrit.

Qu’est-ce que recouvre la cyberviolence ? Comment a-t-elle été appréhendée en France? Dans quelles réalités les adolescents victimes de cyberviolence évoluent-ils et avec quelles prises en charge, sociale, médicale et juridique ?

1-QU’EST-CE QUE RECOUVRE LE PHENOMENE DE CYBERVIOLENCE ?

1.1- Remarques méthodologiques et définitions.

La cyberviolence fait l’objet de nombreux travaux de recherche. Toutefois, la revue internationale de ces travaux montre que la question de la définition de la cyberviolence fait débat et que ce manque de consensus entraine un flou sémantique et conceptuel fortement handicapant pour la recherche dans ce domaine (Tokunaga, 2010)[8], notamment quant à la comparabilité des études.

Partant de ces constats et d’une réflexion plus globale sur le concept de violence, les chercheurs français (Berguer, 2013, Blaya 2013) ont choisi d’adopter une position similaire à celle de Debarbieux dans le champ des violences à l’école (Debarbieux, 1999), c’est à dire de privilégier une définition ” large ” de la cyberviolence. Ainsi, la cyberviolence n’est pas réduite au cyberbullying[9] qui ne constitue, selon ces chercheurs, qu’une partie de la cyberviolence. Cette position implique de ne pas imposer de définition préconçue aux adolescents interrogés et de considérer comme violence ce qui est perçu comme telle par les victimes et les auteurs.

Toutefois, les chercheurs français dans l’étude de la cyberviolence entre élèves utilisent la même distinction que pour la violence scolaire « ordinaire » selon le niveau d’intensité, conduisant à retenir le terme de cyberharcèlement pour les cas les plus graves d’agressions répétées par des moyens de communication électronique (Blaya, 2015).

Mais ici aussi, ce critère de répétition est sujet à questionnement dans l’environnement Web 2.0. En effet, doit-on considérer comme répétitifs des actes commis à plusieurs reprises ou bien également ceux commis de façon ponctuelle mais pouvant se répéter à l’infini et durablement sur la Toile compte tenu de la nature du média utilisé ?

  • La cyberviolence[10] est définie comme « un acte agressif, intentionnel, perpétré par un individu ou un groupe aux moyens de médias numériques (internet, ordinateur ou téléphone portable) à l’encontre d’une ou plusieurs victimes ».
  • Le cyberharcèlement[11] recouvre « un acte agressif, intentionnel perpétré par un individu ou un groupe d’individus au moyen de formes de communications électroniques, de façon répétée à l’encontre d’une victime qui ne peut pas facilement se défendre seule ».
  • Le cybersexisme concerne les cyberviolences à caractère sexiste et sexuel.
  • Le Web 2.0, popularisé par Tim O’Reilly dans son texte de 2005 : « What is Web 2.0 », est une plate-forme dont les contenus et les fonctionnalités évoluent au gré des apports de ses utilisateurs.

Kaplan et Haenlein (2010) dénombrent six types de médias sociaux : ceux qui favorisent les projets collaboratifs (Wikipédia), les blogs et microblogs (Twitter), les communautés de contenus (YouTube, Dailymotion), les sites de réseaux sociaux (Facebook, Viadeo, Google+), les jeux virtuels (Dofus, Pokémon Go) et les mondes virtuels (Second Life, Sim’s).

A noter que parmi les services les plus prisés et utilisés chez les adolescents, on retrouve : les sites de partage de photos et vidéos (Instagram, Snapchat, YouTube) ainsi que les médias sociaux de messageries (WhatsApp, MSN)

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1.2- Spécificités et prévalence de la cyberviolence entre élèves adolescents.

Concernant les spécificités de la cyberviolence (Blaya, 2015. Chehab, Levasseur, Bowen 2016), quatre caractéristiques se dégagent : la diffusion rapide et durable des messages sur internet, la possibilité d’anonymat par les auteurs d’agression, la taille de l’auditoire pouvant être atteint, la désinhibition générale des échanges en ligne.

Quant à la notion de déséquilibre des pouvoirs, très prégnante dans la violence hors ligne, elle fait débat dans le cadre de la cyberviolence. La réalité du virtuel, c’est qu’elle oppose des impliqués non charnellement incarnés au moment de l’agression.

Il est toutefois admis que le déséquilibre se crée en fonction des capacités psychologiques des protagonistes, de leur maîtrise des outils électroniques ou de la possibilité de masquer son identité en ligne.

Au niveau international, compte tenu de la problématique sémantique entourant le terme cyberviolence, la prévalence du phénomène varie entre 9% et 40% selon les enquêtes (Tokunaga 2010, Kowalski, Giumetti et alii, 2014). Au niveau national, les mesures présentées tiennent compte de la variable âge (collégiens, lycéens). Pour la variable sexe, les données actuelles dégagent des tendances mais ne permettent pas de conclusions statistiquement signifiantes.

Ainsi, en France, les enquêtes de victimation traitant de la cyberviolence entre élèves du second degré révèlent que, sont confrontés à la cyberviolence [12] :

  • 18% des collégiens. 5% déclarent des actes s’apparentant à du cyberharcèlement.
  • 15,6% des lycéens. 4,4% de ces élèves subiraient du cyberharcèlement.

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L’évolution du taux de prévalence de la cyberviolence va dans le sens d’une décroissance avec l’âge. Les études montrent que les taux de victimation les plus élevés se retrouvent parmi les collégiens de 13-16 ans (11-13 ans pour la violence en milieu scolaire) puis diminuent au lycée (Berguer, 2015)[13]. Plusieurs recherches internationales confirment une acmé du phénomène à 14 ans, puis une chute après.

Les collégiens en classe de troisième seraient les cibles les plus exposées à la cyberviolence.

Les données françaises concernant le genre sont statistiquement fragiles et ne permettent pas de tirer des conclusions quant à une prévalence de la cyberviolence différenciée sur cette variable. Une récente étude[14] a toutefois montré que les filles seraient davantage exposées à des formes spécifiques de cyberviolence à caractère sexiste et sexuel.

Il est à noter qu’une partie des victimes de cyberviolence est elle-même cyberharceleur. 23% des victimes de cyberviolence seraient également auteurs.

Autre élément, le fait d’être victime de cyberviolence augmente significativement le risque de l’être en milieu scolaire. Plus du tiers des collégiens victimes de cyberviolence sont des victimes à répétition dans le milieu scolaire, 40% quand il s’agit de cyberharcèlement (Blaya, 2015). On a mesuré également que 55% des collégiens[13] en situation de harcèlement à l’école connaissent des cyberviolences.

Sur le lien climat scolaire/cyberviolence, il est constaté (Balya, 2015) qu’être victime de cyberviolence a un lien négatif tant au niveau du bien-être global dans l’établissement scolaire qu’au niveau de la classe. Les relations interpersonnelles s’en trouvent dégradées, entre les jeunes d’une part, et les jeunes et adultes d’autre part. Le lien établi entre la cyberviolence et le climat scolaire par la méta-analyse de Mishna, Cook, Saini, Wu et MacFadden (2009) se retrouve dans les études françaises. Ainsi, agir sur le climat scolaire peut permettre de prévenir la cyberviolence et réciproquement.

2- COMMENT LA CYBERVIOLENCE ENTRE ELEVES A-T-ELLE ETE APPREHENDEE EN FRANCE ? 

Nous avons vu que les années 1990 furent celles de la popularité d’internet. Cette même année, la France s’empare du sujet de la violence à l’école (Debarbieux, 2006), suite à une manifestation lycéenne[15].

Le contexte social et le traitement médiatique du sujet font alors de la violence en milieu scolaire un enjeu de sécurité intérieure. A cette période, la cyberviolence n’est pas identifiée et n’entre donc pas dans le champ des violences entre élèves.

De fait, en France, la violence en milieu scolaire sera considérée dans un premier temps comme la conséquence d’influences extérieures, liées aux violences urbaines ou à l’inégalité sociale. La violence à l’école est alors perçue comme le fait de délinquants juvéniles devant faire l’objet d’un traitement pénal ou relevant de problèmes de société extérieurs à l’institution scolaire (Debarbieux& Montoya, 1998).

Quatre dates caractérisent l’évolution dans la prévention et le traitement des phénomènes de violence et cyberviolence en milieu scolaire et plus précisément dans les établissements de second degré :

1990 : la violence scolaire n’est plus ignorée, c’est une réalité. Six plans nationaux de lutte contre la violence à l’école vont alors s’enchaîner de 1990 à 2000. Par comparaison, d’autres pays d’Europe, avec la Norvège en précurseur (Olweus, 1983), le Japon, le Canada, les Etats-Unis ont déjà lancé de vastes travaux de recherches et des programmes de prévention contre la violence à l’école dès les années 1980/1990. Il convient de constater que la France accuse au moins une décennie de retard dans le traitement de cette problématique de la violence à l’école. Toutefois, cette période a le mérite de bien repérer et enregistrer les cas graves, mieux prendre en considération les victimes, les écouter et commencer à organiser leur accompagnement.

1993 : Un changement de paradigme s’impose pour mieux comprendre le phénomène, ses causes, son évolution. Il faut passer d’une connaissance institutionnelle de la violence à la réalité des agressions. Sous l’impulsion de la communauté scientifique, les premières enquêtes de victimation sont lancées. Des enquêtes porteront sur les victimations subies par les élèves de collèges français défavorisés (Debarbieux, enquêtes 1993-1994, 1998-1999, 1999-2000), d’autres sur tout type d’établissement du second degré (Debarbieux, enquête 1994, réadministrée en 2003). A cette époque, la cyberviolence n’a encore infiltré aucune statistique, internet est actif mais ni le Web 2.0, ni le smartphone ne sont encore en service.

2007 : les enquêtes SIVIS (Système d’Information et de VIgilance sur la Sécurité scolaire), recensement les actes les plus graves de violence dans les établissements du secondaire et incluent pour la première fois des données relatives à la cyberviolence: il s’agit du « happy slapping » ou « vidéo-lynchage » (via un téléphone portable). Ces enquêtes enregistrent les violences à l’encontre des personnels et celles entre élèves. Seuls les actes graves entre élèves sont recensés

2011 : Le harcèlement scolaire est décrété grande cause nationale par l’Education Nationale. La première campagne nationale de prévention contre le harcèlement scolaire et la cyberviolence est déployée. Les premières mesures du climat social dans les établissements et autres données sur la cyberviolence sont recensées. Depuis cette date, le phénomène de cyberviolence en milieu scolaire est clairement identifié à tous les niveaux d’action et de prévention (Education Nationale, CNIL, Police nationale, Europe, Territoires, Réseaux sociaux et Fournisseurs d’accès Internet, Associations spécialisées, secteur public/privé au niveau médical, social, juridique). En 2015, les résultats de trois enquêtes nationales de climat scolaire et de victimation sont disponibles, deux au sein des collèges publics (2011, 2013) et l’autre des lycées publics (2015). Toutes trois intègrent de nombreuses données sur la cyberviolences avec des comparaisons possibles entre collèges et lycées.

Ce bref historique de l’approche politique et scientifique de la violence scolaire entre 1993 et 2015 montre que la mesure du phénomène de cyberviolence en France est extrêmement récente et les données nationales peu nombreuses. Néanmoins, certaines tendances observées en France se recoupent avec celles des pays européens, d’Asie et d’Amérique du Nord, même si les réserves méthodologiques citées précédemment invitent à la prudence quant aux comparaisons et conclusions faites. On constate sans ambiguïté que l’occurrence du phénomène est mondiale d’une part et que mettre en exergue les mécanismes harceleurs/victimes spécifiques à la cyberviolence permet une amélioration qualitative des actions de préventions d’autre part (Blaya, 2013). La France comble ainsi au fil du temps son retard en matière de prise en compte des réalités de la violence scolaire, notamment pour la mesure et le repérage du phénomène de la cyberviolence.

 3- L’ADOLESCENT CYBERVICTIME, UNE VICTIME COMME LES AUTRES ?

3.1 Panorama des pratiques adolescentes concernant les réseaux et médias sociaux  et l’utilisation des nouvelles technologies

Les adolescents français sont très équipés en nouvelles technologies. 100% des jeunes se connectent à internet, 30% plus de dix fois par jour. 56% déclarent trouver internet et les outils numériques peu risqués et 51% comptent entre 50 et 400 contacts sur leur réseau préféré. Près de 85% utilisent internet pour faire leurs devoirs d’école.

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Quels rapports les adolescents entretiennent-ils avec internet, les réseaux sociaux?

Premier constat : tous massivement inscrits sur les réseaux sociaux mais avec des préférences différentes selon l’âge et le sexe

Les lycéens (15-18 ans) manifestent une présence plus forte sur les réseaux sociaux que les collégiens (11-14 ans) avec une préférence marquée pour Snapchat[16] et Facebook. 8 lycéens sur 10 fréquentent ces deux réseaux et 6 collégiens sur 10.

Les filles fréquentent davantage les sites de partage de photos et vidéos Snapchat/Instagram que les garçons (qui restent tout de même majoritairement inscrits dessus). Il est intéressant de noter que le modèle snapchat « personnalisation,  images/vidéos ‘fun’, messages éphémères » s’accorde avec les désirs des adolescents d’aujourd’hui.

La consultation et le partage de vidéos via internet rencontrent un énorme succès.

Deuxième constat: l’horizon virtuel s’élargit avec l’âge.

En effet, les 15-18 ans utilisent internet de façon diversifiée : devoirs, actualités, loisirs, alors que les collégiens surfent surtout sur internet pour leurs devoirs.

De plus, près d’un lycéen sur deux (49%) a déjà communiqué avec des inconnus sur les réseaux sociaux et un sur quatre (26%) rencontré physiquement certains de ces inconnus. 40% déclarent veiller voire se réveiller la nuit pour surfer sur internet.

La majorité des garçons de 15-18 ans (56%) disent visionner volontairement des contenus interdits (majoritairement des sites pornographiques) et un tiers les partagent avec des amis.

Ce besoin d’élargir son horizon rejoint les théories du développement social des adolescents qui identifient divers enjeux relationnels selon la période de l’adolescence. En effet, entre 11 et 14 ans les adolescents se rassemblent en groupe fermé, codé au sein duquel conformisme et acceptation sont à leur maximum. A ce moment, l’adolescent est exclusivement centré sur la façon dont le groupe le perçoit. Il y a un intense désir d’appartenance à un groupe particulier (Stantrock, 2001). Puis entre 14 et 16 ans, il y a plus de mixité filles/garçons, moins de conformité et une tolérance plus large des différences individuelles, des croyances et des sentiments. A la fin de l’adolescence, les relations se recentrent par dyades, vers plus d’intimité dans les relations d’amitié, jusqu’à la formation de couples (Micucci, 1998).

L’émancipation des adolescents sur le web social semble donc correspondre à celle de la vie réelle quand les comportements de groupe évoluent vers plus d’ouverture aux autres. Cette moindre tolérance et le désir de conformité au groupe des 11-14 ans pourraient expliquer que les collégiens sont davantage confrontés à la violence scolaire que les lycéens. Si l’on ajoute à cela le critère accès aux NTIC, comme l’accès à internet s’intensifie avec l’âge, il semble logique que la cyberviolence atteignent sont maximum en fin de collège alors que celui de la violence scolaire « ordinaire » est autour de 12 ans.

 Troisième constat : un entre-soi entretenu sur les contenus qui choquent

Un peu plus du tiers des adolescents (37%) sont amenés à voir des contenus choquants au cours de leur navigation sur internet. Lorsque les adolescents sont confrontés à ces contenus, ils choisissent d’en parler à un pair (dans 40% des cas en moyenne), ou de n’en parler à personne (proportions plus élevées chez les 15-18 ans). Le dire à un adulte constitue le dernier recours (proportion minoritaire mais plus élevée chez les 11-14 ans = 27%).

Ce tiers d’adolescent qui déclare avoir vu des contenus choquants tombe sur des images pornographiques dans plus de 61% des cas. Une des raisons qui peut expliquer le silence des jeunes face aux adultes.

 3.2- Les caractéristiques des cybervictimes, facteurs de risque et de protection

Dans la réflexion à suivre, et tout en gardant en tête les freins liés aux définitions variables du terme « cyberharcèlement/cyberbullying », sont prises en compte les cybervictimes adolescentes scolarisées étudiées dans le cadre de recherches nationales et internationales en proie au cyberharcèlement, donc d’actes répétés de cyberviolence (soit près de 5% des élèves adolescents en France). La mobilisation scientifique sur ce sujet depuis l’avènement du Web 2.0 se renforce. Si l’on se réfère à la publiométrie de PubMed, entre 2005 et 2015 le nombre de publications relatives au « cyberbullying[17] adolescents » est passé de 28 à 348 et pour le terme seul « cyberbullying » de 78 à 658.

Une thèse portant sur le cyberbullying (Arsène,2013) synthétise méthodiquement les résultats de 24 articles internationaux publiés dans PubMed traitant entre autre des conséquences psychopathologiques du cyberbullying sur les adolescents. Il ressort notamment de cette sélection que :

  • les taux de prévalence du cyberbullying sont toujours inférieurs à ceux du harcèlement hors ligne ;
  • le cyberbullying a systématiquement des conséquences négatives sur le bien-être et la santé mentale des victimes ;
  • les filles seraient plus souvent cybervictimes et en souffrance psychologique que les garçons ;
  • une forte majorité (85%) des actes de cyber-agressions se commettrait à la maison (Ce point est peut-être à relativiser car un tiers des études sélectionnées ont été conduites avant la mise sur le marché du smartphone) ;
  • Pour une majorité, les élèves victimes connaissent leur cyberagresseur.

Par ailleurs, on retrouve trois facteurs communs aux cybervictimes et victimes hors ligne : le fait d’être socialement isolé, une faible estime de soi et la difficulté à se faire des amis (Blaya, 2015).

Il est intéressant de constater que les résultats de la dernière consultation nationale de l’UNICEF France[18] sous-titrée « Adolescents en France : le grand malaise » corroborent plusieurs de ces points. A noter que pour la première fois, des indicateurs sur la cyberviolence ont été inclus dans le questionnaire de l’étude.

 Parmi les symptômes cliniques observés chez les adolescents cybervictimes

– Anxiété élevée avec des états de choc forts (30% des cas). Notamment anxiété sociale et anxiété liée à l’anticipation de la récidive :

  • Souffrance psychologique : état dépressif, négativité ;
  • Troubles émotionnels : colère, baisse d’estime de soi, peur, honte ;
  • Un risque de suicide et tentative de suicide significativement supérieur (jusqu’à x5 – x3,5 dans la consultation Unicef France) à celui des adolescents non impliqués dans le cyberharcèlement ;
  • Troubles du comportement et troubles psychosociaux : plus de relations troublées avec les pairs, comportements hétéro agressifs. La manifestation de ces troubles dépend de la fréquence du cyberbullying ;
  • Troubles psychosomatiques : céphalées, douleurs abdominales, troubles du sommeil ;
  • Troubles scolaires : un déclin systématique des performances scolaires. Les troubles vont de la perte de concentration à la phobie scolaire ;
  • Risque de développer un état de stress post-traumatique de type I lorsqu’il s’agit d’une cyberviolence ponctuelle particulièrement invasive psychiquement (par exemple video lynchage) ou de type II en cas de durée dans le temps du cyberharcèlement.

Quant au risque de développer une détresse psychologique, celui-ci s’accroît en fonction de l’âge (chez le pré-adolescent de 10-12 ans), de ses pratiques de navigation (ceux qui ont envoyé une photo ou vidéo d’eux suite à une demande de quelqu’un), de sa connaissance dans la vie réelle d’un cyberagresseur. De plus, une détresse psychologique apparaît dans 50% des cas si la cyber agression est perpétrée par un groupe, un inconnu ou un adulte, et pour les jeunes qui sont à la fois victimes et cybervictimes.

 Les facteurs de risques

Certains comportements pratiqués sur internet augmentent le risque d’être cybervictime, parmi lesquels : tenir des propos injurieux et embarrasser autrui, rencontrer plusieurs inconnus par des voies virtuelles différentes, avoir des inconnus sur sa liste de contacts, parler de sexe en ligne ou partager des informations privées.

Une étude américaine[19] a montré que pratiquer quatre comportements à risque multipliait par onze le risque d’être cybervictime. Trois comportements multipliaient ce risque par cinq.

 Les facteurs de protection

  1. Selon une étude américaine[20], certains facteurs individuels et contextuels permettraient de faire varier les taux de cyberbullying. Ainsi, développer une forte attitude pro-victime, c’est-à-dire la croyance des élèves que la maltraitance est inacceptable, que les victimes doivent être soutenues et que les défendre est valorisé, a une influence significative sur le passage à l’acte agressif individuel. Hinduja et Patchin, parle eux d’un « contrôle social informel », système déclenché quand les jeunes perçoivent que l’école et les parents prennent le sujet au sérieux et pourraient appliquer des sanctions. Alors le cyberharcèlement entre pairs diminuerait.
  2. Une présence parentale forte et rassurante, un dialogue parents-ados préservé;
  3. Plus le phénomène et ses mécanismes sont connus par les élèves et adultes mieux cela permet à une victime de gérer les conséquences émotionnelles de la cyberviolence. Plus il y a de communication autour du sujet, meilleures sont sa prévention et sa diminution ;
  4. Rendre les jeunes acteurs de stratégies technologiques adéquates : ils doivent définir des règles (gestion du temps passé sur internet, fermeture de comptes…) auxquelles ils adhèrent sinon le risque de les braquer et de couper la communication est augmenté ;
  5. Continuer de promouvoir un « safe internet » car les effets positifs pro-sociaux de cet environnement auprès des adolescents sont réels. Donc communiquer sur les bonnes pratiques et les comportements à risque.

A la lecture de tous ces éléments, on peut se s’interroger sur le statut de cybervictime, notamment pour les cas de cyberharcèlement entre élèves :

Victime / cybervictime : une question de degré ou de nature ?

Dan Olweus, professeur de psychologie à l’Université de Bergen, en Norvège, et reconnu par plusieurs comme « le père » de la recherche sur le harcèlement scolaire et la victimisation a publié en 2012 un article éditorial[21] très controversé dans lequel il soutient l’idée que la prévalence du cyberharcèlement est surévaluée par les médias et chercheurs et que les incidents graves de cyberharcèlement ont à ce jour exclusivement impliqués des élèves victimisés en personne à l’école. Il conclut donc que la prévention des actes de harcèlement « traditionnel » à l’école doit prévaloir puisqu’elle contribue à diminuer les risques d’importation des violences à l’école dans l’environnement virtuel. Ainsi, il verrait le cyberharcèlement comme un moyen supplémentaire à la disposition de l’agresseur hors ligne.

Cette position est loin de faire l’unanimité, bien que l’état actuel de la recherche ne permette pas de conclusions définitives et une connaissance fine des mécanismes d’agression en ligne, les travaux dressent un tableau du cyberharcèlement caractérisant un mode opératoire spécifique avec des conséquences cliniques et psychosociales spécifiques.

Victime/Cybervictime, une question de degré ? Oui, car les symptômes et facteurs de risque communs aux deux façons de harceler se manifestent de façon plus exacerbée dans le cadre du cyberharcèlement. Ceci se vérifie significativement pour l’anxiété sociale, la performance scolaire et le risque de passage à l’acte suicidaire.

Victime/Cybervictime, une question de nature ? Il serait audacieux d’adopter une position tranchée sur ce point. Néanmoins, le cadre juridique et certaines caractéristiques du mode opératoire virtuel plaident pour un statut « cybervictime ». En effet, la victime de cyberharcèlement subit l’agression en étant coupée de la perception physique du ou des autre(s), voire de son/leur identité. Les émotions ressenties par la cybervictime sont générées par du texte et des images, à partir desquels elle va interpréter, imaginer et ressentir le scénario de violence. La dynamique émotionnelle dans laquelle la victime dans la Toile évolue est tout à fait particulière. L’agression peut arriver à n’importe quel moment et se répercuter à l’infini et durablement sur la Toile, il n’y a plus d’endroit refuge pour échapper à la violence, il y a une extension dans le temps et dans l’espace de la menace.

Toutefois les preuves papiers du cyberharcèlement (captures d’écran, copies de sms, vidéos…) permettent de matérialiser la réalité de la violence psychologique exercée. La cybervictime devient une incarnation des effets délétères des violences psychiques, souvent difficiles à prouver dans le harcèlement hors ligne.

La nature du cyberharcèlement rend opportun le fait d’adapter l’accompagnement thérapeutique et socio-judiciaire des élèves adolescents cybervictimes.

 3.3- Le réseau d’accompagnement social des collégiens et lycéens cybervictimes

 Au sein du ministère de l’éducation nationale

Outre le site « nonauharcèlementalecole.fr », et la journée nationale de lutte contre le harcèlement instituée chaque premier jeudi de novembre depuis 2015, une brochure spécifique « Guide de prévention de la cyberviolence entre élèves » est en ligne depuis 2012, mise à jour en 2016. Dans le protocole de prise en charge, rénové en 2016 avec des spécificités « cyber », au chapitre « mesures de protection à prendre », sont identifiées, d’une part les ressources internes d’intervention : infirmier, conseiller d’orientation psychologue, assistant social, enseignants, vie scolaire… et, d’autre part, les ressources dont celles avec lesquelles un partenariat a été contracté : référents harcèlement, équipes mobiles de sécurité, assistants de prévention et de sécurité… et celles strictement externes : Centre Médico-psychologique, Maison des adolescents, centre d’information et d’orientation, rencontre avec un psychologue.

Dans le chapitre « Orientation pour une prise en charge » sont distingués trois besoins : ceux liés aux soins (structures internes), ceux liés au soutien psychologique (structures internes et externes), ceux liés aux conseils juridiques (INAVEM cité). La prise en charge de la victime ou cybervictime est appréhendée dans sa triple dimension : médicale, sociale et juridique.

 L’INAVEM

En 1998, l’Institut National d’Aide aux Victimes Et de Médiation et l’éducation nationale avaient conclu une convention sur l’aide aux victimes pour expérimentation dans 14 départements particulièrement touchés par les violences scolaires. Il semble que ce dispositif n’est pas été reconduit sous cette forme. Toutefois, l’INAVEM est identifiée dans les documents et site de l’éducation nationale.

Aux 28èmes Assises Nationales des Associations d’Aide aux Victimes en 2013, le thème était : « confiance numérique et cyber-victimes ».

A cette occasion, la prise en charge psychologique des jeunes victimes de cyberharcèlement a été abordée. Plusieurs points ont été soulignés comme par exemple : stopper le cyberharcèlement avant de commencer le travail thérapeutique, mettre en place une guidance parentale lorsqu’il y a déni de la cyberviolence par le jeune, établir un lien de confiance avec la victime, prévoir un temps de psycho-éducation sur le cyberharcèlement et ses conséquences.

En tout état de cause, les équipes de l’INAVEM se montrent vigilantes dans l’accompagnement psychologique des cybervictimes.

 Les associations et sites internet spécialisés

De nombreuses associations spécialistes de la cyberviolence se sont crées ces dix dernières années. Sans exhaustivité, citons :

  • L’association e-enfance (www.e-enfance.org partenaire de l’éducation nationale depuis dix ans), elle gère le numéro national Net Ecoute 0800 200 000 (4500 jeunes accompagnés/an).
  •  L’école des parents et des éducateurs d’Ile de France, www.epe-idf.com, qui gère notamment le 30 20, numéro court gratuit (65000 appels gérés en 2105/2016), dans le cadre de la politique nationale de lutte contre le harcèlement.
  • Le site web internetsanscrainte.fr, issu du programme européen déployé en France recèle pléthore d’informations, organise le « safer internet day » chaque année et propose des formations aux enseignants et éducateurs. Cette journée très médiatisée mobilise des centaines de partenaires et est à l’origine de manifestations et actions éducatives sur tout le territoire (par exemple, en 2016, 38 000 élèves du secondaire ont reçu un guide de sensibilisation sur la protection des données personnelles sur internet).

Malheureusement, des cas dramatiques de harcèlement scolaire conduisent certains adolescents au suicide. Des parents confrontés à cette douloureuse épreuve ont décidé de créer une association d’aide aux parents et victimes de harcèlement et cyberharcèlement. Citons l’association « Marion la main tendue » de Nora Fraisse www.marionlamaintendue.com et page Facebook et celle des parents de Matteo : « Associations les parents » www.assolesparents.org.

 Les associations de parents d’élèves

Les trois grandes associations de parents d’élèves traitent le sujet sous l’angle informatif, du moins dans l’espace public de leurs sites web respectifs. Certaines font partie du comité de pilotage français du programme européen « safer internet ».

L’une d’elles a mis en ligne les résultats d’un questionnaire adressé aux parents à la rentrée 2016 avec 6182 répondants. Le harcèlement scolaire, sans mention du cyberharcèlement, a fait l’objet de deux questions. Si 52% des parents disent ne pas avoir constaté de changement dans sa prise en charge au collège et lycée, 58% jugent que l’on peut parler plus librement et facilement du harcèlement scolaire.

Les acteurs de la Toile

Les cybervictimes sont en première ligne face à des attaques pénalement condamnées. Pouvoir faire supprimer ses contenus en les signalant participe aussi de la reconstruction sociale de la victime.

Depuis 2004, les fournisseurs d’accès à internet et les hébergeurs ont l’obligation de faciliter un signalement rapide des contenus illicites, participant en cela à la lutte contre le cyberharcèlement. La loi du 4 août 2014 pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes est venue compléter la liste d’infractions contre lesquelles les intermédiaires techniques doivent lutter en y ajoutant les contenus provoquant à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation ou identité sexuelle ou de leur handicap (article 24, alinéa 8 de la loi de 1881 sur la presse).

L’association Française des Prestataires de l’Internet (AFPI) utilise le site web pointdecontact.net pour cette obligation. En 2015, le site a traité 17178 URLs renvoyant à des contenus choquants.

Les réseaux sociaux (Facebook, Snapchat, Instagram) et YouTube, service d’hébergement en ligne de vidéos, développent cette fonctionnalité sur leurs sites respectifs, pas toujours très accessible pour certains de ces sites.

Google met à disposition un centre d’aide en ligne pour les familles pour un internet plus sûr : www.google.fr/intl/fr/safetycenter/families/start/

 3.4 L’environnement juridique auquel la cybervictime peut se référer.

Le droit qui accompagne les enfants est plutôt récent. Le code de l’Education existe depuis 2000 en France et la convention des droits de l’enfant depuis 1989. La lutte contre le (cyber)harcèlement à l’école est devenue « priorité nationale » en 2011.

Le cyberharcèlement se perpétrant par voie électronique, la cybervictime peut disposer de preuves écrites. Cela permet d’entamer des démarches et une procédure judiciaire avec des éléments concrets. Récupérer et compiler ces données est crucial pour permettre à la cybervictime d’obtenir réparation des préjudices subis.

En effet, en 2014, le cyberharcèlement est devenu un délit. La loi n°2014-873 du 4 août 2014 pour l’égalité réelle ente les femmes et les hommes a introduit l’article 222-33-2-2 dans le code pénal : “Le fait de harceler une personne par des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de vie se traduisant par une altération de sa santé physique ou mentale est puni d’un an d’emprisonnement et de 15000€ d’amende lorsque ces faits ont causé une incapacité totale de travail inférieure ou égale à huit jours ou n’ont entraîné aucune incapacité de travail. Les faits mentionnés au premier alinéa sont punis de deux ans d’emprisonnement et de 30000€ d’amende : 1) Lorsqu’ils ont causé une incapacité totale de travail supérieure à huit jours ; 2) Lorsqu’ils ont été commis sur un mineur de quinze ans ; 3) Lorsqu’ils ont été commis sur une personne dont la particulière vulnérabilité, due à son âge, à une maladie, à une infirmité, à une déficience physique ou psychique ou à un état de grossesse, est apparente ou connue de leur auteur ; 4)Lorsqu’ils ont été commis par l’utilisation d’un service de communication au public en ligneLes faits mentionnés au premier alinéa sont punis de trois ans d’emprisonnement et de 45000€ d’amende lorsqu’ils sont commis dans deux des circonstances mentionnées aux 1° à 4°.” 

De plus, d’autres cyberviolences constituent des délits : le vidéo lynchage (art. 222-33 du Code pénal), l’usurpation d’identité (art. 226-4-1 du Code pénal), le cyberserxisme (art. 226-2-1 du Code pénal).

Par ailleurs, le cyberharcèlement peut avoir trait à des actes portant sur d’autres qualifications pénales telles que injures, diffamations, menaces, discriminations, droit à l’image, droit à la vie privée, incitation au suicide (Gava, de Tarlé, 2016).

Les parents du ou des auteurs ont une responsabilité civile au regard des agissements commis par leur enfant, ce même si ce dernier a plus de 13 ans. Ils devront donc s’acquitter de dommages et intérêts aux parents de la victime.

Le chef d’établissement a une obligation de signalement, selon l’article 40 alinéa 2 du code de procédure pénale, et une mission de soutien des victimes de violences.

Enfin, d’autres pistes préconisées dans un rapport publié par l’INHESJ[22] ouvrent des perspectives pour traiter la cyberviolence : favoriser des expérimentations de justice restaurative, défiscaliser les dons aux associations d’aides aux victimes, mettre en place un droit à l’oubli concret et systématique pour effacer définitivement les conséquences d’une cyber-attaque ou des données personnelles, unifier dans un même texte l’ensemble des dispositions pénales de lutte contre la cybercriminalité pour accroître la lisibilité et la cohérence du dispositif.

4. PERSPECTIVES

La France s’emploie à prévenir et traiter la cyberviolence depuis seulement cinq ans. Le phénomène est identifié, la recherche scientifique sur ce thème lancée, les actions de prévention et de traitement initiées et un réseau d’acteurs compétents mobilisé (éducation nationale, police, justice, associations, mutuelles, intermédiaires techniques).

L’avancée incontestable, c’est la liberté de parole autour de ce sujet. Le tabou du harcèlement scolaire est levé au niveau de l’éducation nationale. La cyberviolence est identifiée et la prise en charge des cybervictimes s’en trouve nécessairement améliorée. La nouvelle législation instituant le cyberharcèlement comme délit inscrit au code pénal acte de la reconnaissance de la gravité des conséquences de ce phénomène sur les victimes.

En observant les actions menées dans d’autres pays plus longtemps engagés dans cette lutte, on mesure le travail colossal et les défis à relever pour les établissements scolaires français.

Tout d’abord, levier essentiel en matière de prévention, validé par de nombreuses études, le lien établi entre le climat scolaire et le (cyber)harcèlement scolaire. Plus ce climat est serein, mieux sont protégés les élèves de la violence, meilleures sont les relations entre jeunes et entre jeunes et adultes. Agir pour améliorer le climat scolaire, et notamment au collège où le phénomène de cyberviolence est le plus prégnant, c’est notamment développer une culture d’établissement, favoriser l’émergence de comportements pro-sociaux, faciliter les échanges entre les adultes et les enfants, impliquer les parents pour assurer une continuité entre l’école et la maison. Décentralisation, approche systémique, présence et dialogue sont indispensables à la réussite de cet objectif. Un changement de paradigme à confirmer dans nos institutions.

Sur le plan de la prise en charge des adolescents impliqués dans la cyberviolence. En tenant compte de l’avancée des neurosciences et des technologies ainsi que du réseau de professionnels mobilisés, il semble qu’il faille changer de « logiciel » pour approcher le problème et permettre aux cybervictimes et cyberagresseurs de comprendre le système relationnel dans lequel ils sont piégés. Certes, internet et les réseaux sociaux font partie intégrante de la vie des adolescents, certes ils sont techniquement plus agiles et performants dans l’appropriation de ces outils et de l’environnement que les adultes d’aujourd’hui, mais les adolescents sont à une étape charnière de leur développement psychosocial. Il ne faut pas oublier que les conséquences de la cyberviolence répétée ou cyberharcèlement sur les jeunes en pleine maturation cérébrale conduit chaque année à des suicides et tentatives de suicide. Des gestes désespérés que les adultes, chacun à leur niveau, doivent résolument contrer car le phénomène étant maintenant connu et reconnu, il deviendrait irresponsable, voire criminel de se dérober.

Pour éviter de brouiller négativement les réseaux cérébraux et relationnels en mutation des adolescents, les adultes doivent continuer de les aider à débrouiller les pièges d’internet et des réseaux sociaux eux aussi en mutation. Psycho-éducation pour les impliqués et éducation/forrmation numérique pour tous sont à propager sans modération.

Enfin, la cyberviolence, notamment le cyberharcèlement constitue une véritable maltraitance, qui peut modifier la trajectoire de vie d’un jeune, attenter durablement à son intégrité psychique. Des médecins psychiatres, des psychologues disent se trouver de plus en plus confrontés à des cas de cyberharcèlement (Gourion, 2015, Kochman, 2016). Ils expérimentent des protocoles de soin, avec par exemple les thérapies cognitives comportementales, l’EMDR. Elles sont en effet reconnues efficaces par la recherche pour traiter par exemple des états de stress post-traumatique de type 1. Il serait profitable de recueillir davantage de témoignages des personnels soignants au sujet des thérapies qu’ils mettent en place et des conséquences de la cyberviolence à court, moyen et long terme sur les jeunes patients cybervictimes qu’ils prennent en charge. Ces connaissances médicales, encore trop rarement diffusées et étudiées, contribueraient pertinemment à la lutte contre les cyberviolences et compteraient comme facteur de résilience pour les cybervictimes.

Pour revenir au numérique, soyons conscients que le web 3.0 est déjà dans les fibres : celui de la mobilité, des objets connectés et des données hyper personnalisées. Ce dernier est appelé le web sémantique car centré sur l’utilisateur, il sera capable de comprendre le sens de nos données et de les recontextualiser dans le but de répondre de façon de plus en plus personnalisée aux demandes des internautes (devenus internes hôtes). En résumé, le Web 3.0 ce sera parcourir et expérimenter le monde avec nos amis-outils intimes connectés, toujours plus prompts à répondre à nos désirs. Les adolescents vont adorer, les adultes s’interroger… ou pas s’ils font du Web 3.0 leur meilleur allié pour prévenir et traiter la cyberviolence.

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 NOTES

[1] Dans cet article, les réflexions concernent les élèves des établissements du second degré en France. Elles s’appuient notamment sur les enquêtes de victimation et données produites en France depuis 2011 par la Direction de l’Evaluation, de la Prospective et de la Performance (DEPP) – Ministère de l’Education Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. A noter que les résultats exploitables des enquêtes de climat scolaire et victimation conduites dans les établissements du second degré en France concernent majoritairement les collèges et lycées publics. Pour rappel, en 2015, 5 920 600 élèves et apprentis fréquentent un établissement scolaire de second degré (Source MENESR). Cela représente 8,9% de la population française (Source Insee)]. Ces élèves ont entre 9 et 26 ans (les élèves au-delà de 20 ans relevant principalement de la filière de l’apprentissage, soit 275 700 apprentis). Les données utilisées pour la partie « adolescents cybervictimes » sont essentiellement celles d’enquêtes, études ou sondages réalisées après l’avènement du Web 2.0, donc conduites à partir de 2005. Ont été également utilisés pour l’approche clinique des conséquences de la cyberviolence sur les adolescents les résultats de travaux de recherches internationales, les études et enquêtes sur le thème cyberviolence/cyberharcèlement, étant récentes donc moins nombreuses en France.

[2] Enquêtes de victimation collège 2013 et lycée 2015, Direction de l’Evaluation de la Prospective et de la Performance,
Ministère de l’Education Nationale

[3] Loi N°2016-1321 du 7 octobre 2016 pour une République numérique

[4] Source : Agence digitale We are social – Etude « Digital, Social, Mobile : les chiffres 2015 »

[5] Source : CREDOC. Baromètre numérique, enquête juin 2015, chiffres 12-17 ans.

[6] Centre d’analyse stratégique (2011), Le Fossé numérique en France, rapport du Gouvernement au Parlement établi enapplication de l’article 25 de la loi n° 2009-1572 du 17 décembre 2009 relative à la lutte contre la fracture numérique.

[7] Source : Génération numérique – Enquête « Les 11-18 ans et les réseaux sociaux », Janvier 2016

[8] Tokunaga, R. S, « Following you home from school : a critical review and synthesis of research on cyberbullying
victimization »
, 2010.

[9] Le « cyberbullying » est le terme anglais traduit en français par « cyberharcèlement ».

[10] In Guide de prévention de la cyberviolence entre élèves, Ministère de l’Education Nationale et de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (MENESR), Octobre 2015.

[11] Smith, Mahdavi, Carvalho, Fischer & Russel, 2008. Par ailleurs, cette description s’inspire de la définition originelle du harcèlement scolaire tel que décrit par Dan Olweus.

[12] Source : DEPP, Enquête nationale de victimation en milieu scolaire 2013. Les collégiens déclarent avoir été insultés, humiliés ou victimes d’actions dévalorisantes (surnom, photo ou film « méchant ») par internet ou par téléphone portable.

[13] BERGUER Aurélie, In International Journal of Violence and Schools, 15 septembre 2015, 88-118.

[14] Observatoire universitaire international éducation et prévention (OUIEP – Université Paris Est) coordination Centre Hubertine Auclert. « Cybersexisme chez les adolescent-e-s (12-15 ans) – Etudes sociologique dans les établissements franciliens de la 5ème à la 2nde ». 1200 élèves – Septembre 2016

[15] Le 12 novembre 1990, 35 000 lycéens manifestent pour réclamer des surveillants, des casseurs perturbent la manifestation en ravageant des vitrines de magasins.

[16] Créé en 2011 Snapchat possède un design et des fonctionnalités ludiques : des messages photos (notamment les selfies) ou vidéos visibles pendant 10 secondes maximum et personnalisables avec des multitudes de pictogrammes, un fil d’informations, la possibilité de partager sa « story », c’est-à-dire ses snapchat des dernières 24 heures, tout cela en fait un outils particulièrement récréatif.

[17] Nous utiliserons dans cette partie davantage le terme de cyberbullying dans la mesure où les données présentées sont tirées de la recherche internationale. Ce terme est traduit en français par cyberharcèlement.

[18] Unicef France : « Consultation des 6-18 ans 2014. Ecoutons ce que les enfants ont à nous dire. Adolescents le grand malaise ». Consultable sur https://www.unicef.fr/sites/default/files/userfiles/Consultation_2014.pdf

[19] Wolack ,J, Ybarra, ML, Mitchell, KJ, Finkelhor, D, « Current research knowledge about adolescent victimization via the internet », Adolesc Med State Art Rev. 2007, 18(2):325.

[20] Willford, Elledge, Boulton, DePaolis, Little, Salmivalli, « Individual and contextual predictors of cyberbullying ; the influence of children’s provictime attitudes and teachers’ ability to intervene », 2013, Journal of Clinical Child & Adolescent Psychology, 42 (6). 820-833

[21] Olweus, Dan (2012), « Cyberbullying : an overrated phenomenon ? »European Journal of Developmental Psychology, 9(5), 520-538.

[22] Institut National des Hautes Etudes de la Sécurité et de la Justice. Rapport du groupe de diagnostic stratégique n°6 – 2ème session nationale « Sécurité et Justice » 2014/2015.

REFERENCES

ARSENE, Mathilde, « Le cyberbullying : état actuel des connaissances sur la psychopathologie des enfants et adolescents confrontés à ce phénomène », Thèse pour le Diplôme d’Etat de Docteur en Médecine, Université de Toulouse III, 10 Octobre 2013.

BLAYA, Catherine, « L’école à l’ère du 2.0. Climat scolaire et cyberviolence », URMIS, UMR CNRS 8245 – MR IRD 20, Observatoire International de la Violence à l’Ecole, Université Nice Sophia Antipolis, Décembre 2015.

CHEHAB, Yasmine, LEVASSEUR, Caroline et BOWEN, François, « De l’école au cyberespace, le phénomène de l’intimidation en ligne chez les jeunes : état de la recherche et de l’intervention », in McGill Journal of Education, Vol.51 N°1, 2016.

SMITH, P.K., MAHDAVI, J., CARVALHO, M., FISHER, S., RUSSEL, S., & TIPPETT, N. (2008). « Cyberbullying: Its nature and impact in secondary school pupils. Journal of Child », Psychology and Psychiatry, 49,p 376

ELLIOT, Michèle, Traduction française de Catherine Blaya, Prévenir le (cyber)harcèlement en milieu scolaire, de boeck supérieur, 2015.

GAVA, Marie-José & Sophie, de TARLE, Halte au harcèlement à l’école, Larousse, 2016.

Dr GOURION, David, La fragilité psychique des jeunes adultes 15-30 ans : prévenir, aider et accompagner, Odile Jacob, 2015

OLWEUS, Dan, Violences entre élèves, harcèlements et brutalités – Les faits, les solutions, ESF, 1999

2 commentaires

  1. Comme tout se passe dans un univers virtuel, le mal que cause la cyberviolence avait été jusqu’à présent minoré. Or, nous savons que la dégradation de l’individu sur le plan émotionnel peut être terrible. Cet article fait prendre conscience de cette nouvelle réalité. Une éducation à la culture numérique doit désormais être intégrée dans les programmes des collèges et des lycées. C’est essentiel pour la jeunesse.

    • C’est précisément pourquoi le comité éditorial de Thyma a demandé à Madame Polidori de publier son mémoire pour le diplôme universitaire de victimologie : une révélation pour le jury.

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