DE LA MEMOIRE DU TRAUMA A LA CULTURE

Rachel Israël

Psychanalyste et Victimologue

Ce texte est celui de ma conférence donnée à Madrid en 2010 dans le cadre d’un congrès organisé par l’association Israël-France et France-Israël de Victimologie

 

Une des questions majeures qui se posent à nous, psychiatres, psychologues, psychanalystes, victimologues et soignants en général, est celle du destin du trauma, qui se formulerait  ainsi : existe-t-il une voie, dans l’élaboration psychique, qui aboutisse à dégager la trace traumatique du pathologique ? Et dans ce cas, en quoi se transformerait cette trace, quel rôle jouerait-elle dans le fonctionnement psychique, se pourrait-il qu’elle y inscrive un apport positif ? J’ai conscience d’introduire dans le champ des souffrances post-traumatiques, physiques et psychologiques, une note d’optimisme que certains jugeront dénuée de pertinence, voire déplacée. Cependant, il en va du devenir des victimes, et de leur statut face aux instances sociales, thérapeutiques, juridiques, qui ont pour fonction de les soutenir. Sont-elles condamnées à former une catégorie spéciale, fragilisée, déprimée, quérulante, en proie au répertoire des désordres post-traumatiques, catégorie dont la société devra assumer la prise en charge à long terme,- et tel est indubitablement le cas d’une frange d’entre elles, – ou bien le courage, la dignité, la détermination de s’en sortir dont la plupart font preuve, tant parmi les adultes que chez les enfants, augurent-ils, ou témoignent-ils, d’une particularité favorable pour  l’évolution des séquelles du trauma?

Considérons le cas de Chris Burke, un new-yorkais d’une cinquantaine d’années qui perdit son frère et une centaine de ses collègues dans l’attentat du 11 Septembre contre les Tours Jumelles. « Je ne pouvais plus rien faire pour eux, dit-il, mais je ne pouvais pas rester là sans rien faire, alors je me suis demandé qui je pouvais aider. Il y avait toutes ces femmes, les femmes de mes copains, et tous ces gosses…Alors, le jour de l’enterrement de mon frère, j’ai annoncé la création de l’Association Thuesday Children. ». Chris est une victime indirecte, car il ne se trouvait pas pris lui-même dans l’attentat, mais il a été terrassé par la massivité de la perte ; en outre, celle-ci est venue résonner sur un traumatisme premier qu’elle a ravivé, puisqu’au cours de toute son enfance, il avait été victime de maltraitance. Ses réactions se déroulent rapidement selon un schéma connu.

L’écrivain Paul Auster écrit que nous passons notre temps à nous raconter ce que nous sommes en train de vivre : l’évènement clastique du trauma interrompe soudain cette constante mentalisation, ce qui entraîne une rupture dans le sentiment de continuité  du Soi. C’est comme si la sidération traumatique avait foré un trou dans le texte signifiant préconscient, et avait suspendu le flux des liaisons qui font sens entre l’avant et l’après. Nous nous montrons habituellement méfiants envers ce que l’expérience, et surtout les injonctions parentales, nous ont appris à évaluer comme menaçant ; mais  le trauma, lui, surgit sans raisons prévisibles, sans causalité ni finalité, et le remettre sous le contrôle de la conscience rationnelle consistera précisément à lui en insuffler. Au fond, ce récit que nous nous faisons à nous-mêmes de notre vécu ne nous sert-il pas de système de défenses contre notre condition passive et impuissante face à  la chaîne de traumatismes que toute existence normale implique, de celui de la naissance à l’idée que tout un chacun a de sa propre mort, en passant par la disparition d’êtres proches, par les séparations, les maladies, les accidents, sans parler des conflits inhérents au principe-même de groupe, familial, social ou national, y compris lorsqu’ils se réduisent au spectacle médiatique de la douleur du monde ? En se demandant ce qu’il peut faire, Chris amorce une reprise de contrôle de la situation incompréhensible où il est plongé, même si on peut supposer que son Moi subit le morcellement par clivages successifs, décrit par S. Ferenczi, visant à sauver le psychisme d’une déstructuration totale. Puis l’idée de créer une association d’entraide lui permet simultanément de sortir de la passivité victimaire, de fournir à son psychisme un nouveau contenu de  représentations, d’affects et de mots,  et de rétablir des liaisons, logiques et relationnelles.

Les dommages traumatiques sont à l’évidence démultipliés chez les victimes des traumas collectifs massifs, comme les génocides et l’esclavage, qui furent exposées longtemps et répétitivement à des dangers d’intensité  extrême et de caractère mortifère, et qui portent en elles, hors de la temporalité, les inscriptions mnésiques de scènes indicibles et inintégrables, formant une sorte de plaie psychique. Je dois dire ici que chaque fois que j’entends les récits des épreuves que ces personnes ont affrontées aux limites de la condition humaine, je suis saisie d’un étonnement admiratif en constatant que la majorité d’entre elles mènent une quotidienneté bien remplie, une socialité productive, et dégagent une force d’âme remarquable. Ainsi, en Israël, la plupart des survivants de la Shoah ont  fondé des familles, créé des entreprises, réalisé des carrières, participé à l’édification du pays, concouru à son développement socio-culturel dans tous les domaines. Ce fut leur façon de faire définitivement échec à l’annihilation à laquelle leurs bourreaux les avaient voués. Quand on prend la mesure de la période d’horreur absolue que connurent les victimes de tous les génocides, ou de la violence d’un multi-trauma comme celui qui frappa Chris Burke, il est permis de se demander si cette déconcertante faculté de réadaptation, ou de résilience, ne serait pas paradoxalement issue des effets de la trace traumatique.

Autrement dit, en termes théoriques : la charge énergétique traumatique est-elle, comme la charge pulsionnelle, susceptible de sublimation ? Dans « Pulsions et Destin des Pulsions », Freud établit d’emblée, dans le développement de ce qu’il appelle le système nerveux humain, la prépondérance des pulsions sur les excitations externes puisqu’il est, précise-t-il, «impossible de (les) fuir ». C’est cette pression de l’énergie endogène qui génère la mentalisation, même si le pulsionnel massif peut être ressenti comme une effraction traumatique dans le psychisme : et c’est ce point qui  autorise justement la comparaison entre les deux catégories d’énergie. Ferenczi souligne que l’évènement traumatique provoque l’élaboration des défenses, et Winnicott va jusqu’à postuler que c’est un trauma originaire qui déclenche l’appareil à penser. Dans « L’enfance de l’art », Sarah Kaufman note que, « pour Freud, toute représentation est substitutive d’une absence originaire de sens. ». Ce qui signifie que c’est à partir d’un vide épistémique que va progressivement s’organiser la mentalisation,  par nécessité vitale de gérer le chaos de stimuli internes, en le structurant d’abord au moyen du système d’encodage des fantasmes originaires. Pareillement, dans la situation traumatique, a lieu un retour soudain à cette case-départ de la mentalisation, l’effroi marquant l’instant d’engloutissement dans le vide, de l’instance du Moi et de tout le psychisme, proche de ce qu’André Green a conceptualisé comme blanchiment, non seulement de la représentation, mais du représentant de la représentation, c’est à dire de la faculté-même de représenter. Puis, comme la pulsion, la trace traumatique, magma d’affects insistants et pénibles, relance la mentalisation, pour ordonner peu à peu les perceptions et les sensations.

Selon Freud, le quatrième destin des pulsions est la sublimation, qui les dévie vers la recherche intellectuelle et la création artistique, buts supérieurs qui, écrit-il, relèvent à la fois du principe de plaisir et de la valorisation sociale. Les marqueurs de la sublimation sont la quête du partage relationnel, par exemple dans l’émotion esthétique que les individus se communiquent autour des productions artistiques, – et le souci d’autrui, par exemple dans l’utilité qu’ont pour la collectivité humaine les résultats des travaux scientifiques. Il s’agit bien là des deux piliers de l’édifice civilisationnel. Or, c’est effectivement ce souci d’autrui qui a poussé le new-yorkais Chris à fonder son association pour les orphelins du 11 Septembre, et à se décoller ainsi suffisamment de l’impact traumatique pour redevenir un sujet, actif, volontaire, créatif et socialement utile. Ce comportement est assez fréquent si l’on considère le nombre des associations dont l’initiative revient à des victimes de toutes sortes de coups du sort, désireuses de soutenir, aider et défendre d’autres personnes aux problèmes similaires. La compassion, et la solidarité efficiente qui en découle, dépassent amplement les simples phénomènes identificatoires ou l’intérêt pragmatique de former un groupe de pression. Car ce qu’elles accomplissent, c’est la transformation de la faiblesse initiale des victimes en potentialité, non pas de sacrifice, mais de don. Une fois l’expérience du trauma intégrée au sentiment de continuité existentielle, le souvenir en acquiert la valeur d’une épreuve surmontée, d’un savoir particulier durement acquis, et parfois d’une sagesse, méritant d’être enseignés à autrui. Le sujet transcende désormais la catégorie de victime. Le soulagement, parfois relationnel, qu’il en ressent, ne résulte pas uniquement de la prise de conscience croissante de ses affects ou de la satisfaction intellectuelle d’avoir résolu l’énigme du choc traumatique, mais plutôt de l’aptitude paradoxale à pouvoir créer et donner à partir d’un manque.

Ce processus m’apparaît comme l´inverse de la dépression. En effet, dans la régression dépressive, le Moi affaibli se met en échec, chaque échec l’amène à se déprécier et à se culpabiliser davantage, et chaque dévalorisation entraîne de nouveaux échecs. Au contraire, lorsque l’émergence hors de l’état traumatique parvient à s’accomplir par une série d’affrontements réussis, tant aux représentations psychiques douloureuses qu’aux efforts exigés par la réalité externe, chaque étape de ce cheminement est interprétée par le Moi comme une  victoire sur la malchance, les souffrances, les handicaps, le temps perdu, et comme la démonstration de ses capacités vitales : non seulement il n’a pas été détruit, mais il a vécu une expérience inouïe, et il est en train de la surmonter. Sa restructuration pourra donc inclure des représentations psychiques nouvelles et des développements comportementaux et cognitifs plus complexes. D’autant plus qu’au niveau de l’économie psychique, le Moi récupère l’énergie que mobilisaient les symptômes post-traumatiques dans un réseau de somatisations, de clivages, de phobies et de ruminations.

La mémoire du trauma, de destructrice, se fait productrice d’objets culturels : de récits, de livres, d’œuvres d’art, mais aussi de monuments, de cérémonies ritualisées, de recherches universitaires, d’enquêtes historiques, de films documentaires, de l’enregistrement des témoins, de la conservation des archives, etc.…, qui réinsèrent les victimes dans la transcendance de la culture, laquelle, toujours, dépasse les individus et le présent, pour les situer, verticalement, dans la chaîne des générations passées et futures, et, horizontalement, dans l’universalité de l’humanité. Le musée « Yad-VaShem », à Jérusalem, érigé à la mémoire des 6 millions de Juifs assassinés par les nazis, ainsi qu’en  hommage aux Justes des nations qui sauvèrent des persécutés, est à considérer comme le paradigme des fondations mémorielles, mais tout aussi remarquable est, en France, la « Fondation pour la Mémoire de la Shoah » ou le « United States Holocaust Memorial Museum » à Washington. Les objets culturels servent à métaphoriser le processus du deuil traumatique, en l’ouvrant à une symbolique de plus en plus universalisante : à Yad-VaShem, ces victimes que les nazis tentèrent d’éradiquer de la face de la terre deviennent le patrimoine spirituel de tout être humain et de toute autre victime. Au niveau individuel, les objets culturels prennent des formes diverses : un petit bout de parc où une stèle discrète donne à lire le nom d’une victime, des poèmes écrits par de jeunes victimes et mis en chansons sur les ondes, une bourse universitaire ou un fonds d’entraide créés par des familles de victimes qui rattachent ainsi leurs souvenirs à un projet social généreux. Elia, une survivante de l’attentat des Tours Jumelles de New-York, décida même d’adopter un enfant à la fin de sa psychothérapie.

J’évoquerai brièvement un cas qui illustre ce passage à la créativité. Mr A., intellectuel reconnu et bon père de famille, sombra dans un état dépressif profond après avoir subi les lourdes conséquences sociales de rumeurs malveillantes, puis d’accusations qu’il ressentit, non seulement comme menaçant sa liberté et sa dignité, mais aussi comme une irréparable injustice morale. Même après avoir gagné son procès, il restait amer, découragé, colérique, récriminant contre tout et tous sur un mode paranoïaque. Au cours de l’analyse, la mise à jour d’un premier traumatisme infantile permit un certain apaisement et une renarcissisation. Mais un incident extérieur provoqua une rechute, et Mr A. déclara alors sa position de victime irrémédiable, annonçant l’arrêt des séances puisqu’on ne peut changer le passé. Il était si abattu que, tentant le tout pour le tout, je lui conseillai de songer aux nombreux survivants de la Shoah qui vivent parmi nous, qui furent des victimes absolues, et qui ont néanmoins réussi à mener des existences telles que cela devrait insuffler courage et espoir à d’autres victimes, – ce qui ne signifie nullement qu’il y ait des degrés dans la souffrance ou que celle des uns neutralise celle des autres, bien au contraire! Le résultat fut un remarquable recueil d’interviews de plusieurs témoins de la Shoah, accompagné de liens chaleureux tissés avec ces personnes qui surent lui accorder confiance et estime, ce qui restaura son amour-propre et sa capacité à  investir les relations humaines. D’une certaine façon, il était toujours en colère, mais c’était désormais contre ce que Freud, dans « Malaise dans la Culture’’, désigne comme ‘‘les pulsions humaines d’agression et d’autodestruction’’.

Le livre de Yoram Kaniuk intitulé « Il commanda l’Exodus », sur Yossi Harel et ce que son biographe appelle « les expéditions légendaires au cours desquelles il avait amené des milliers de Juifs » sur les rivages du futur Etat d’Israël, révèle le rôle fondamental de l’enseignement culturel prodigué aux enfants et adolescents réchappés de l’enfer nazi, -et ce, dés leur arrivée dans les camps de « Personnes Déplacées » après la libération des camps d’extermination, – ainsi que le degré de socialisation rigoureuse qui structura les groupes de survivants au cœur des situations les plus difficiles. Je citerai quelques lignes concernant la traversée d’un rafiot insalubre, le « Anna », bondé de rescapés de tous âges, dépouillés de tout, hantés par d’indicibles visions, affamés, épuisés, effrayés, navigant sur une mer déchaînée. Voici l’extrait: « Le concerto pour violon de Beethoven se fit entendre par les haut-parleurs…C’est là que fut décidée la parution d’un journal quotidien en quatre langues. Une rédaction et une commission culturelle furent mises en place… Divers ateliers s’organisèrent : poésie, Judaïsme, Bible, histoire d’Eretz-Israel ou histoire générale, Sionisme, Socialisme, philosophie, arts plastiques… Shaul Katz dessinait la blague du jour… Les ateliers se diversifièrent : léninisme, littérature russe, Schopenhauer et la question féminine, Dickens, Shakespeare. » Ce programme qui serait déjà un luxe sur un paquebot de croisière, fut donc conçu pour 4000 passagers clandestins entassés sur ce que leur commandant appelait  « un Auschwitz flottant ». Je suggère que le souci de chacun pour le devenir de l’ensemble fut ce qui leur donna tant de ressources, psychologiques et éthiques, ce qui démontre une dynamique de va-et-vient entre l’élaboration subjective de la sublimation, et l’accès des individus à la culture, à son apprentissage et à  son partage collectif.

A l’évidence, ces comportements sont à l’opposé des traditions de la vendetta, qui reconduit cycliquement la vengeance comme exutoire pour les pulsions agressives et comme tentative ratée d’enrayer l’hémorragie narcissique, ce qui revient à répéter le trauma initial et à perpétuer le deuil, sans limite temporelle et dans un champ d’effets traumatiques sans cesse élargi. La rupture du cercle vicieux ne peut se faire que par les déplacements du symbolique, en lieu et place de l’agir. De ce point de vue, la fameuse loi du talion est communément interprétée à rebours de ce qu’elle entend signifier : non plus une vie pour venger une vie, mais, dans un premier temps, métonymiquement, un œil, ou une dent, pour compenser une vie, c’est a dire une partie donnée pour sauvegarder la vie ; puis dans un  deuxième temps, métaphoriquement, les réparations à verser pour les dommages que causent la perte  d’un œil ou d’une dent, en guise de responsabilisation du coupable et de compensation pour la victime. Quand la Loi se substitue à la vengeance, elle arrête la répétitivité des processus primaires en les situant sous l’emprise de la transcendance, en place de tiers, thème amplement développé par P. Legendre dans « Les Enfants du Texte », et elle œuvre à rétablir l’apaisement dans le groupe. La chaîne  métaphorique se poursuit en se distanciant du noyau du trauma, en un mouvement continu qui introduit toujours plus de réflexivité. L’écrivain argentin Borges s’est plu à dérouler cet engendrement des métaphores poétiques qui traversent la civilisation humaine, véhiculées par les sagas des multiples cultures, et qui scellent, dans des représentations verbales devenues de simples conventions langagières, la charge émotionnelle des bruits et des fureurs archaïques, à la fois ineffaçables et dilués dans l’abstraction. Par une régression exactement inversée, l’idéologie nazie avait  accompli une dé métaphorisation généralisée : dans les journaux de soldats de la Wehrmacht cités par S. Friedlander, les mots « Juifs » et « porcs » sont rigoureusement synonymes, -ce qui réduit le génocide à une technique d’abattage-.

La sublimation se présente par conséquent comme un double mouvement interne, -spatial, vers la relation d’objet, – et temporel, vers un projet, dans lequel V. Frankl voit l’intentionnalité qui caractérise le sujet. Chris Burke entreprit un projet de longue haleine, très différent d’un passage à l’acte : dans son cas, l’énergie des affects négatifs liés à la trace traumatique put opérer en différé, s’élaborer et se transmuer en usant d’imagination, de patience, d’efforts en prise sur les réalités sociales, de solidarité, et aussi de l’espérance d’influer tant soit peu pour compenser la cruauté des faits. Dans « Malaise… » encore, bien avant de poser la question finale sur l’issue de la lutte entre Eros et Thanatos, Freud répète avec pessimisme que « …la pulsion agressive naturelle aux hommes » s’oppose au « programme de la civilisation », puisque l’hédonisme individualiste se révolte facilement contre les exigences de la « puissance collective », exprimées par le Droit. Pourtant, les histoires de ces victimes, aptes à sublimer leur douleur traumatique alors même que, nul n’en doute, celle-ci les accompagnera longtemps, peut-être bien toujours, plaident en faveur de la force intrinsèque du programme de la civilisation ! Tout au-moins chez cette sorte de civilisés qui, psychiquement capables d’échapper à l’identification à l’agresseur et d’éviter l’installation dans la position victimaire, purent atteindre, en traversant le trauma, un degré supérieur de maturation personnelle en ajoutant eux-mêmes leur pierre à l’édifice de la culture humaine. Et  grâce aux découvertes récentes rendues possibles par les techniques d’imagerie cérébrale, Eric Kandel, Prix Nobel 2000 dans le domaine des neurosciences, a confirmé que la prise de conscience verbalisée des états traumatiques parvient, à elle seule, à transformer somatiquement des circuits neuronaux.

Il me semble donc permis d’affirmer que chez certains sujets, et dans certaines conditions environnementales, incluant le soutien affectif de l’entourage et l’étayage sur le système des valeurs collectives, les conséquences traumatiques comportent un aspect de stimulation et d’autodépassement du fonctionnement du psychisme, par le biais d’un travail sublimatoire culturel et altruiste. Mais la culture, elle, s’accroit-elle pour autant ? En écho à celui de Freud, le pessimisme de Imre Kertesz, prix Nobel 2002 de Littérature, convient particulièrement à l’atmosphère du début de notre XXIème siècle : « Il faudrait un jour analyser la masse des ressentiments qui poussent l’intelligence contemporaine à dédaigner la raison, et il faudrait entreprendre une histoire intellectuelle de la haine de l’intellect.». Et pourtant, s’élève, jaillie du fond de l’abime pour énoncer l’essence de la civilisation, la voix d’Abraham Sutzkever, le plus grand et le dernier des poètes en yiddish: « J’ai démantelé l’Holocauste par l’écriture… Ecrire fut pour moi exister, les plus clairs et les plus lumineux poèmes que j’ai écrits le furent au cœur de la destruction ».

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