ENQUETE TRANSVERSALE D’EVALUATION DES CONNAISSANCES EN VICTIMOLOGIE DES MEDECINS GENERALISTES ET PSYCHIATRES DE LOIRE-ATLANTIQUE (44)

 

Dr BODIN-SUCQUART Isabelle

  • Psychiatre
  • ibodin@wanadoo.fr

 

INTRODUCTION

La révélation des violences constitue une étape cruciale dans la prise en charge des victimes.

Comment lever ces freins et faciliter la parole afin de permettre un accompagnement adapté, complet et rapide ?

« Le tabou est ce qui ne peut être dit. » La sexualité, la mort, l’inceste, la violence sont des thématiques dont l’approche demeure aujourd’hui encore bien conditionnée par des interdits culturels, familiaux, sociaux et religieux. Ils ont pourtant une dimension universelle, interculturelle et infiltrent toutes les sociétés.

Savoir, croire, ne pas ignorer l’existence des traumatismes multiples qu’un individu a pu ou peut vivre nous concerne, nous médecins, et doit participer de cette conscience collective de non occultation.

Ils nous parleront de leurs symptômes multiples, de leurs douleurs insupportables, de leurs cauchemars, de leurs angoisses et il nous faudra « oser » décoder, décrypter l’indicible. « Oser » franchir le mur du silence lié à la honte, la culpabilité, le doute, la peur parfois l’amnésie, voilà bien la problématique que, nous médecins, devons améliorer.

Le travail en réseau, l’idée de ne pas être seul dans la prise en charge, la connaissance juridique, humanitaire, criminologique sont là pour conforter notre posture et montrer au patient que nous pouvons, que nous savons écouter, aider, orienter. La victimologie, qui reprend l’ensemble de ces concepts, médical, juridique, humanitaire, rassemble les approches de l’accompagnement nécessaire dont une victime pourra bénéficier en levant le secret.

Ma propre méconnaissance, parfois mon désarroi face à ces victimes, m’ont amené à ce Diplôme Universitaire. Comment, nous médecins, pouvons encore ignorer les conséquences cliniques d’un psycho-traumatisme ? Les démarches juridiques et approches thérapeutiques qui en découlent ? Quels sont nos freins à la levée du secret médical, à contacter le Procureur de la République devant une situation de danger imminent ?

Une enquête transversale, auprès des médecins généralistes et des psychiatres de la Loire-Atlantique, basée sur un questionnaire simple, non exhaustif, visait à mettre en exergue cette notion de carence dans le domaine de la victimologie ? Comment nos parcours d’études demeurent carencés dans ce domaine ?

Je voulais comprendre les raisons d’une frilosité collective et les barrières qui séparent médecine, justice, et associations d’aide aux victimes. Comment aider, simplifier la demande de soins et permettre aux médecins de gagner en aisance face à cette problématique majeure de santé publique qu’est la violence ?

J’ai souhaité aussi concevoir un outil simple et efficace pour synthétiser la démarche médicale et un autre pour interpeler les victimes potentielles à penser que leur médecin traitant ou leur psychiatre sont des alliés indispensables dans le parcours de soins et de réhabilitation.

CONTEXTE ET JUSTIFICATION

Quatre millions de victimes d’inceste en France, une femme qui meurt tous les deux jours et demi sous les coups de son conjoint, un enfant qui décède tous les cinq jours de la violence parentale, 10% de femmes qui subissent la violence conjugale… Les chiffres sont là et demeurent redoutablement stables voire aggravés au fil du temps. La violence, agissement dont la fréquence nous interpelle tous, mais qui transparait si peu dans notre quotidien, est un fait sociétal majeur.

80% des enfants victimes d’inceste cohabitent avec leur bourreau, plus de 50% des violences chez la femme s’organisent au sein même de son foyer : il s’agit bien de comportements cloisonnés, verrouillés. Autant de souffrance, de peur, de honte qu’il faudra néanmoins deviner.

Peu d’entre elles vont oser porter plainte (10%) et deviendront alors, des victimes, actives dans leur parcours médico-judiciaire. La plupart, « les survivantes », garderont le silence.

Et les enfants ? Quelle place pour la parole, l’écoute, la protection et la réponse sociétale ?

Le médecin devrait et doit être un maillon révélateur décisionnel de ces faits sociétaux et la victime devrait plus aisément penser à lui comme un allié dans son économie de vie.

Seulement, la recherche d’antécédents de violence conjugale par le praticien ne se fait que dans 6 à 8% des cas. Alors que 70% des femmes victimes de violences conjugales déclareraient souhaiter que leur médecin leur pose la question (enquête ENVEF).

Plus de 30% des femmes victimes n’auraient jamais consulté leur médecin traitant pour ce sujet. Selon une étude d’Eygun : 90% des femmes seraient favorables à un questionnement systématique indifféremment de leur statut de victime ou non.

Mais seulement 5% d’informations préoccupantes sont transmises à la CRIP par les médecins (souvent médecins hospitaliers travaillant en pédiatrie) ; 2% de signalements d’après la dernière conférence de consensus de la Fédération Française de psychiatrie (2018).

Déjà en 2001 le rapport Henrion décrivait que les premiers interlocuteurs pour les victimes sont les médecins.

Il se pose la question cruciale du dépistage systématique pour cibler et adapter le parcours de soins. La formation initiale et continue des médecins constitue un enjeu pour favoriser leur implication et harmoniser les prises en charge, connaitre le réseau d’aide ou le créer.

L’objectif de l’enquête présentée était d’évaluer la connaissance en victimologie des praticiens (médecins généralistes et psychiatres) du département de Loire-Atlantique et de tenter de cerner et comprendre les lacunes et les freins.

METHODE

J’ai proposé d’interroger mes confrères médecins généralistes et psychiatres de mon département (Loire-Atlantique), sur la base d’un inventaire simple comprenant des caractéristiques démographiques et des questions sur la pratique.

J’ai délibérément choisi deux cohortes :

  • Les psychiatres, dont je fais partie, pour évaluer leur savoir et intérêt pour ce domaine et cerner une éventuelle évolution dans la prise de conscience ou l’aisance en fonction des critères d’âge, de sexe ou de pratique (libérale ou publique).
  • Les médecins généralistes, car ce sont eux qui nous adressent les patients dans 80% des cas dans le cadre du parcours de soins coordonnés.

Toutes les autres spécialités sont, bien sûr, concernées et en particulier, les pédiatres, les gynécologues et les médecins urgentistes, mais l’analyse aurait été trop complexe.

L’idée était de proposer un inventaire identique à chacune des cohortes comprenant :

  • 5 questions sur la démographie.
  • 15 questions de pratique et connaissances.

J’ai fait le choix de questions fermées dans un souci d’homogénéité des réponses et d’analyse. L’inventaire est non-exhaustif, reprenant quelques notions générales sur des connaissances cliniques (psycho traumatologie), juridiques, sociologiques, se voulant indicatrices de la représentation de la victimologie.

Le choix des questions est tout à fait arbitraire, donc critiquable, il n’a pas été évalué scientifiquement.

Le temps consacré à répondre devait être court afin d’avoir le maximum de retours ; il a été évalué à 5 minutes.

Il s’agit d’un inventaire anonyme auquel chaque médecin ne pouvait répondre qu’une seule fois.

La diffusion de l’enquête s’est faite via le Conseil Départemental de l’Ordre des Médecins de Loire-Atlantique, simultanément pour les deux groupes, et l’enquête s’est effectuée du 29 mai au 10 juin 2019 (date à laquelle il n’y a plus eu de retour).

Les résultats ont été mis en forme par « Google Form ». Les diagrammes et pyramides ont été réalisés à l’aide du tableur « Excel ».

LES RESULTATS

L’observatoire régional de la santé nous montre que la démographie médicale en Loire-Atlantique est ainsi constituée :

  • Le nombre de médecins psychiatres recensés en 2017 est de 293, dont 120 libéraux (41%) et 173 ont une activité hospitalière ou mixte. La densité de psychiatres est de 17 pour 100 000 habitants ; elle est inférieure à la moyenne nationale qui est de 22 pour 100 000 habitants. (DREES).
  • La répartition est constituée de 52% de femmes (comme dans la France entière) dont 70% ont moins de 40 ans.
  • Le nombre de médecins généralistes en 2018 est de 1630 dont 45% sont des femmes. On relève 70% de femmes qui ont moins de 35 ans.

LES DONNEES DE L’ETUDE

Analyses des données démographiques des psychiatres

Le nombre de répondeur : 61 soit 20,8%.

  • 44,3% ont une activité libérale.
  • 52,5% ont une activité hospitalière.
  • 9,3% ont une activité mixte.

C’est une bonne représentativité de la démographie nationale.

On retiendra qu’ils exercent majoritairement en milieu urbain à 83,3% ; que 60,7% sont des femmes.

Analyses des données démographiques des médecins généralistes

  • Le nombre de répondeurs est de 223 soit 13,7% ;
  • 66,4% sont libéraux.
  • 25,1% sont salariés.
  • 8,5% ont une activité mixte.
  • 66,1% exercent en milieu urbain.
  • 29,1% exercent en milieu semi-rural.

9,9% exercent en milieu rural.

66,8% sont des femmes pour une moyenne nationale de 46% en 2018. (DREES)

Réponses aux questions

 

A la question : Au cours d’un interrogatoire type, recherchez-vous chez vos patients(es) des antécédents d’évènements traumatiques (viol, maltraitance, violence conjugale inceste…) ?

La réponse dominante dans les deux groupes est « « au cas par cas ». Néanmoins, la cohorte des psychiatres montre un systématisme plus marqué avec 38% d’entre eux qui interrogent.

Dans le groupe généraliste, les femmes posent plus régulièrement la question au cours de leur consultation et surtout celles de la tranche d’âge de plus de 55 ans (plus de 22%).Cependant, il ressort qu’un quart des femmes généralistes de 36 à 45 ans ne posent jamais la question (57 répondeurs). Les psychiatres hommes de plus de 55 ans (10 répondeurs) ont une approche nettement plus systématique : 50% posent la question. Alors que l’intégralité des femmes restent « au cas par cas ».

Les médecins qui ne posent jamais la question sont essentiellement les médecins généralistes hommes de 46 à 55 ans (55%)

Les raisons avancées pour les médecins généralistes :

  • « Je n’y pense pas » : 57%.
  • « Je ne pense que cela fasse partie de l’interrogatoire systématique » : 40,4%.
  • « Je n’ose pas » : 23%.
  • « Ne se prête pas au contexte de ma pratique ».
  • « Je travaille auprès d’enfant polyhandicapés ».

Pour les psychiatres, les raisons avancées sont :

  • « Je n’y pense pas » : 20%.
  • « Je n’ose pas » : 20%.
  • « Je ne pense que cela fasse partie de l’interrogatoire systématique » : 10%.
  • « Contraire à la libre expression » : 20%.
  • « Le patient décide lui-même de ce qu’il dira » : 20%.
  • « Primum non nocere »10%.

A la question : Connaissez-vous les signes cliniques évocateurs d’un état de stress post-traumatique ?

Les deux groupes ont une bonne connaissance des signes cliniques évocateurs d’un état de stress post-traumatique.

En pourcentage OUI NON
Psychiatres 98,4 1,6
Médecins généralistes 71,9 28,1

A la question : Connaissez-vous les troubles comorbides fréquemment associés à l’état de des stress post-traumatique ?

Presque 10% des psychiatres avouent méconnaître les troubles comorbides associés un état de stress post-traumatique. Ce chiffre atteint 55,2% dans le groupe des médecins généralistes.

A la question : connaissez-vous le nombre de victimes d’inceste en France ?

62% des psychiatres connaissent la prévalence de l’inceste en France mais 18% la minimise en la considérant inférieure à 1 million de victimes. La moitié des généralistes évalue justement ce chiffre (53,4%).

A la question : Connaissez-vous le pourcentage de femmes victimes de violences conjugales selon les enquêtes de victimation ?

Les deux cohortes sont conscientes et visiblement assez informées du pourcentage de femmes victimes de violences conjugales (57% pour les médecins généralistes et 58,8% pour les psychiatres).

A la question : Savez-vous qu’une victime d’inceste ou de viol peut bénéficier d’une mise en ALD 30 ?

Le droit de bénéficier d’une mise en ALD 30 pour une victime de violence (viol, inceste, maltraitance) est une mesure méconnue : 92,8% des médecins généralistes et 73,8% des psychiatres l’ignorent.

A la question : Vous est-il arrivé de faire un signalement au Procureur de la République au cours de votre carrière ?

63% des psychiatres disent avoir déjà fait un signalement au Procureur de la République, 35,7% pour les médecins généralistes.

A la question : Connaissez-vous les démarches juridiques qu’un(e) patient(e) peut mener s’il (elle) a subi une infraction dont il (elle) vous fait part ?

La réponse dominante est « partiellement », 63,8% pour les médecins généralistes et 55,7% pour les psychiatres. Seulement 13,6% des médecins généralistes et 32% des psychiatres maîtriseraient ces connaissances.

A la question : Orientez-vous vos patients(es) victimes vers une association d’aide aux victimes ? (France-victimes, CIDFF, AIVI…) ?

L’orientation vers une association d’aide aux victimes est proposée pour 72,1% des psychiatres alors que 9,8% d’entre eux méconnaissent cette filière. 59,3% des médecins généralistes orientent et 26,7 % ne sont pas informés de cet accompagnement.

A la question : Conseillez-vous de prendre un avocat spécialisé ?

67,2% des psychiatres conseillent aux victimes de prendre un avocat spécialisé pour seulement 47,5% des médecins généralistes.

A la question : Connaissez-vous les délais de prescription en matière d’infraction ?

Ils sont connus chez 36,1% des psychiatres, 44,3% maîtrisent partiellement cette notion. 9% des médecins généralistes disent savoir et 50,4% ignorent.

Aux questions : Pensez-vous que la formation médicale actuelle soit complète ? (approche juridique, psychotraumatologique, criminologique… ?)

Connaissez-vous la victimologie ?

Seriez-vous prêt à vous former à cette discipline pour améliorer vos pratiques ?

La formation est jugée comme incomplète pour 65,6% des psychiatres, néanmoins 31,1% avouent ne pas avoir d’avis sur la question. Ce groupe connaît aux deux tiers la victimologie (68,9%), cependant 49,2% seraient enclins à se former.

Majoritairement, à 88,7%, les médecins généralistes évaluent la formation médicale comme incomplète, et 69,2% d’entre eux disent méconnaître la victimologie. 70,6% répondent favorablement à l’idée de se former à cette discipline.

DISCUSSION

Ce que nous révèle cette enquête transversale : les médecins psychiatres et généralistes qui ont choisi de répondre paraissent concernés par la question des violences et des traumatismes. Peu d’entre eux disent nier ou ignorer cette question d’un possible traumatisme et les chiffres montrent une proportion non-négligeable d’entre eux qui sait répondre à l’ensemble des questions.

Il est difficile d’évaluer s’il émerge un groupe « caractéristique » qui serait plus impacté, ou informé par la question de la victimologie. Il est vrai que les chiffres ne sont pas superposables à ceux retrouvés dans les enquêtes à l’échelle nationale. Le pourcentage qui dit interroger systématiquement sur les antécédents de traumatismes est ici bien supérieur à la moyenne nationale. Ceci amène à imaginer que les médecins répondeurs seraient à l’aise avec la question. Cependant, malgré des chiffres de réponses positives encourageantes, la majorité d’entre eux voudrait néanmoins se former à la victimologie. N’y a-t-il pas un paradoxe ?

Les biais sont, s’en doute, nombreux et la représentativité des groupes demeure difficile à critiquer.

Les questions fondatrices de ce mémoire se recentrent sur les raisons des freins qui participent à une stagnation de l’amélioration de nos conduites. Le médecin généraliste est un maillon essentiel dans la prise en charge de toutes les formes de violences : c’est un consensus dans la littérature internationale. Le psychiatre est aussi l’interlocuteur privilégié, souvent choisi pour détecter, approfondir et soigner. Il est celui avec lequel le dévoilement pourra se faire, souvent dans un climat de confiance réciproque, le(la) patient(e) s’en remet à ce cadre mais aussi au savoir et à la maîtrise du thérapeute. Souvent, l’accumulation d’éléments anamnestiques, cliniques, psychologiques, et interrelationnels, permettrait de comprendre les vraies raisons de l’errance diagnostique. Mais, le médecin est confronté à ses propres limites : son savoir, sa pudeur extrême parfois face à l’expression de ses sentiments et donc de ceux de ses patients. Ce manque de confort peut induire des comportements mal maîtrisés voire « maltraitants » comme de l’impatience, de l’occultation, du déni.

Le(la) patient(e) victime de traumatisme, peut développer une série de réactions qui lui permettent de faire face (coping). Il(elle) peut aussi être dans le déni en refusant d’admettre une réalité tout en multipliant des indices, préférant refouler la souffrance et l’enfouir en la niant. Il(elle) oppose ainsi des conduites contre-transférentielles comme le clivage, l’agressivité ou le mensonge. Il(elle) peut aussi focaliser la douleur psychique sur un symptôme mineur (chronique, résistant, incompréhensible). Cette confrontation avec l’errance et l’échec diagnostiques induit un malaise médecin-malade. C’est quelquefois dans ce cadre que l’orientation vers un psychiatre ou psychologue peut être décidé, en dernier ressort.

Certaines conduites et comportements piégeant maintiennent le médecin dans son « quant à soi » : la dissociation traumatique caractérisée par une anesthésie émotionnelle et physique, un apparent détachement, déroute le soignant : c’est un piège diagnostic pour un médecin mal informé.

Mais que faire en cas de dévoilement ?

Dès lors, le thérapeute, quel qu’il soit, est confronté à une injonction d’intervention : pour la révélation concernant les mineurs, la situation est particulièrement préoccupante et importante car la prise en charge précoce est cruciale. La présence assez régulière d’un adulte accompagnant peut-être un problème car il est possible qu’il soit l’auteur des faits. Il en est de même pour les conjoints qui s’imposent à la consultation et qui verrouillent l’accès à la parole.

Pour le médecin se pose alors les questions : A qui dois-je m’adresser ? Comment faire un signalement ? Ai-je le droit de lever le secret médical ?

Cette méconnaissance juridique conditionnée par une formation médicale exsangue, révèle des doutes, des interrogations légitimes. Le médecin peut, et sans doute le fera t’il trop souvent, se réfugier derrière le code de déontologie, par crainte de représailles en cas de signalement. Or, l’article 226-14 du Code Pénal « dédie le médecin du secret professionnel et l’autorise à porter à la connaissance du Procureur de la République ou de la CRIP les sévices ou privations constatés et les informations relatives aux mineurs en danger. »

L’absence de consensus sur la prise en charge, n’est-elle pas la clef et la raison des chiffres inquiétants de non-signalements, surtout pour les médecins libéraux qui exercent seuls et doivent gérer seuls une situation complexe ?

Les interlocuteurs de choix sont : les confrères, le Conseil Départemental et National de l’Ordre des Médecins qui propose un modèle type de signalement et informe sur les droits, encore faut-il y penser ?

La désinformation, le clivage entre les différents intervenants révèlent les avancées nécessaires. En consultant les différentes plaquettes informatives diffusées par les associations d’aide aux victimes (France Victimes, CIDFF, CFCV, AIVI…), il est déroutant de constater que l’AIVI est une des seules associations à évoquer la place du médecin (traitant ou psychiatre) dans le réseau.

Y’a-t-il un problème de monopole de la réponse humanitaire ? A aucun moment, la plupart des associations nous proposent des campagnes d’affichage ou plaquettes d’informations à mettre dans nos salles d’attente. Comment alors, l’ensemble du corps médical peut-il se sentir concerné, associé à un problème alors qu’il est à la fois interpelé (certificat médical, prescription d’arrêt de travail, de psychotropes, lettres aux avocats, ALD30…) et en même temps évincé ?

Dans la pratique quotidienne, le temps, pour un médecin, est un facteur incompressible qui laisse parfois peu de place à la parole et à l’écoute adaptées. Le médecin généraliste doit aussi conserver un espace pour l’examen clinique. Le dévoilement et le repérage suggèrent alors de prendre le temps d’évaluer, d’expliquer et d’orienter. L’orientation vers le soin demeure souvent labyrinthique : les consultations dans les centres médico-psychologiques sont, dans le département, saturées avec des délais d’attente insupportables. Les pédopsychiatres se font rares et n’offrent pas plus de réponse à court terme. Les psychiatres libéraux sont débordés. L’hôpital et les soins d’urgence sont un recours exceptionnel dans ce cadre-là. Il n’existe pas de consultation complexe dédiée (pas de cotation NGAP) au dépistage et à l’écoute pour des situations de violence révélée, comme cela peut-être pour une première consultation de dépistage du trouble de comportement alimentaire.

Ecouter, évaluer, signaler : toutes ces démarches sont chronophages et il faut alors bousculer son rythme et décider rapidement. La connaissance du parcours médico-juridique est, bien évidemment, un élément facilitateur. Cela dédramatise la démarche et place le médecin dans une posture rassurante. La victime doit projeter sur le soignant une image sécurisante, contenante au moment du dévoilement. C’est l’amorce d’un parcours long qui liera médecin et victime mais aussi tous les autres partenaires du réseau.

Ainsi, comment expliquer la résistance universitaire à ne pas former les futurs médecins à cette question ? Le vide de l’information juridique nous laisse perplexe quand tant de situations nous confrontent à la loi.

De l’échange avec différents confrères exerçant en milieu hospitalier, il émerge un fossé dans la capacité à imaginer la solitude du médecin libéral et les situations auxquelles il doit faire face. Nous avons aussi à progresser dans la fréquence et la qualité de nos échanges.

CONCLUSION

Au moment où j’écris ces lignes, 75 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint depuis le Ier janvier 2019.Les révélations pédo-criminelles explosent. Les débats s’ouvrent de plus en plus comme s’il s’agissait de phénomènes nouveaux. Mais la violence est aussi insidieuse, invisible. Le mutisme n’est pas une volonté de la victime mais parfois son arme de défense privilégiée.

Tous concernés, mais souvent démunis, verrouillés, calfeutrés derrière nos préjugés, nos habitudes, notre manque de savoir, nous feignons cette réalité à laquelle nous sommes forcément confrontés. Cette enquête montre un intérêt d’un certain nombre de confrères pour la question de la victimologie et une volonté de dire qu’ils savent mais qu’ils aimeraient aussi apprendre plus, que nos études sont incomplètes et c’est sans doute une des raisons majeures des freins.

La rencontre avec Madame le Procureur du Parquet des mineurs de Nantes (Véronique Surel) fut fort enrichissante : en ressort une reconnaissance en miroir des craintes des deux secteurs (médecin et magistrat), chacun projetant sa méconnaissance des fonctionnements de l’autre et la peur de mal intervenir. Le travail de concertation, d’identification de son interlocuteur judiciaire effondre les barrières et montre combien de part et d’autre le désir de progresser est là, et la place de chacun est clairement circonscrite.  « Je préfère un médecin qui ose qu’un médecin qui se tait, » me déclarait-elle. Aujourd’hui, le médecin devrait pouvoir être à l‘aise pour rencontrer tous les partenaires du réseau et s’apercevoir qu’il est en place mais insuffisamment activé. L’ensemble des intervenants du réseau a trouvé la démarche fort intéressante et l’accueil fut toujours remarquable (Procureur, Médecin de la CRIP, médecin de la CUMP, France Victimes). L’arsenal médico-judiciaire existe sur le département (CUMP, UMJ, Service de Victimologie, Unité d’accueil des enfants en danger, CRIP). Les associations humanitaires sont largement représentées et accessibles. Chaque médecin doit alors pouvoir construire son réseau.

Les perspectives pour décloisonner et faciliter l’accès : du côté de la victime, le parcours de soins coordonnés l’oblige à « passer » par le médecin traitant pour rencontrer un psychiatre, cette étape est sûrement un frein majeur pour un certain nombre. Permettre l’accès direct simplifierait pour médecin et victime la démarche de soins.

La création d’une consultation dédiée (référencée à la CCAM) pour les médecins généralistes et psychiatres avec une tarification spéciale serait justifiée et adaptée dans le cadre du dévoilement et du repérage de violences.

Il parait intéressant d’imaginer inclure la question sur les antécédents d’évènements à caractère traumatique dans l’interrogatoire type préétabli dans les logiciels médicaux (banque de données).

Une formation juridique simple, adaptée dédramatiserait et effondrerait certaines croyances qui paralysent encore les démarches nécessaires.

Il nous faut favoriser les rencontres médecine-justice dans le cadre du DPC afin d’échanger et de repositionner les limites juridiques (droits et devoirs méconnus ou mal maitrisés).

Une plaquette récapitulative a été conçue, afin de synthétiser les démarches. Elle vise à résumer le parcours, les décisions possibles, avec les coordonnées des différents acteurs.

Une affiche simple, informative, pour nos salles d’attente, à l’attention des patient(e)s concerné(e)s directement ou non, a été créée afin d’éveiller le rappel de la place du médecin traitant et du psychiatre comme intervenant primordial.

Il reste que la parole médecin-malade suggère un climat de confiance, d’empathie : le temps reste un facteur incontournable. C’est toujours le(la) patient(e) qui choisira le moment pour dire. Il faudra respecter les non-dits, les silences, les refus (d’engagement, de partir). Notre métier c’est la patience mais aussi le décryptage. Il ne faudra jamais oublier les enfants témoins qui eux justifient une démarche pro-active indépendamment de la décision de la mère.

Une meilleure connaissance fait sans doute un meilleur praticien, un citoyen concerné. Une question simple bouscule l’ordre et accélère un processus de soins qui trop souvent s’enkyste de maux inguérissables et incompris.

BIBLIOGRAPHIE

  • Barroso-Dehel: obstacles au repérage et à la prise en charge des violences conjugales en médecine générale – Université Paris Diderot – Paris 7 (2013).
  • Detavernier Lindsay: estimer la fréquence des violences conjugales chez les femmes consultant aux urgences du Centre Hospitalier de Lens – Université du Droit et de la Santé – Lille 2 – 2018.
  • Eygun J. intérêt d’un dépistage systématique aux urgences des violences conjugales [Mémoire de diplôme d’études spécialisées en médecine d’urgence]. [Urgences du c
  • Centre Hospitalier de Pau]. Collège santé de l’Université de Bordeaux ; 2017.
  • HAS : Service des bonnes pratiques professionnelles. Certificat médical initial concernant une personne victime de violence. 2011.
  • Henrion R: Les femmes victimes de violences conjugales, le rôle des professionnels de santé, rapport au Ministère délégué à la santé. 2001.
  • Jaspard Maryse et al: « Nommer et compter les violences envers les femmes : une première enquête en France ».
  • Lazimi G.: Dépistage des violences faites aux femmes : le questionnement systématique lors de la consultation médicale est-il possible, efficace et intéressant. [Mémoire de DU stress, traumatisme et pathologie]. Paris 6 Pitié-Salpétrière. 2006.
  • Lopez Gérard: La victimologie – 3ème édition 2019.
  • Poyet-Poullet: le médecin généraliste face aux violences conjugales : évaluation de la formation médicale en Pays de la Loire. (Nantes 2006).
  • Salmona Muriel comprendre et prendre en charge l’impact psychotraumatique des violences conjugales pour mieux protéger les femmes et les enfants qui en sont victimes. 2017. Disponible sur : https://www.memoiretraumatique.org/asset/files/V1/Articles-DrMSalmona/2017_Muriel_Salmona_Violences_Conjugales_le_droit_d_etre_protege_DUNOD.pdf

ANNEXES

Les sites à consulter

1 – Site du conseil national de l’Ordre des médecins : www.conseil-national.medecin.fr.

2 – Site du secrétariat d’Etat chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes et la lutte contre la discrimination : stop-violences-femmes.gouv.fr.

3 – Site du ministère de la justice : www.justice.gouv.fr.

4 – Site du ministère de la Santé : www.santé.gouv.fr.

Activité CRIP 2018

  • 4015 informations préoccupantes

Plaquette arbre décisionnel / orientation

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