KAIROS AU SECOURS DES VICTIMES D’ACCIDENTS COLLECTIFS : HISTORIQUE DE LA CREATION DES CELLULES D’URGENCE MEDICO-PSYCHOLOGIQUE EN FRANCE ET EN ALGERIE

kairos

« Au centre de la difficulté se trouve l’opportunité »

Albert Einstein

Dr Gérard Lopez

  • Président de l’Institut de Victimologie
  • Membre fondateur des CUMP

 Dr Patrice Louville

  • Ancien président fondateur de l’Association de Formation et de Recherche des Cellules d’Urgence Médico-Psychologique – Société Française de Psychotraumatologie (AFORCUMP-SFP)
  • Membre fondateur des CUMP, ancien coordonnateur de la CUMP d’Île-de-France et des D.O.M.

 Pr Hakima Souki

  • Présidente de l’Association algéroise pour la recherche et l’étude du psychotrauma (Arep)

* * *

INTRODUCTION

Les circonstances de la création d’un réseau national de prise en charge de l’urgence médico-psychologique en cas de catastrophe en France[1] relèvent de plusieurs facteurs parmi lesquels Kairos, le dieu grec de l’opportunité, a joué un rôle important. Kairos est classiquement représenté sous la forme d’un homme ailé qui ne porte qu’une touffe de cheveux. Quand il passe à proximité, on peut ne pas le voir ; on peut le voir sans rien faire ; on peut le saisir promptement par sa mèche de cheveux pour ne pas rater l’occasion. Kairos a donné opportunitas en latin. Il semble que l’Algérie ne l’ait pas saisi par les cheveux malgré l’expérience accumulée pendant la vague de terrorisme et les catastrophes collectives qui l’ont frappée.

Nous étudierons successivement, le contexte peu favorable dans lequel se débattent les survivants et les victimes d’événements traumatiques en France à la fin des années 1980, puis les circonstances, parfois dramatiques, qui ont permis la mise en place du dispositif de prise en charge des victimes de catastrophes et accidents collectifs. Nous aborderons ensuite la situation en Algérie.

Au-delà de son caractère anecdotique, cet article est destiné aux experts de l’atelier « Gestion des troubles psychiques post-traumatiques lors des accidents majeurs », convoqués par le Ministère de la santé tunisien les 23 et 24 mai 2016, parmi lesquels figurent le Dr Patrice Louville et le Dr Gérard Lopez, membres fondateurs des CUMP, ainsi qu’une spécialiste algérienne, le Dr Hakima Souki, notamment Présidente de l’Association algéroise pour la recherche et l’étude du psychotrauma.

Il ne sera pas question de l’évolution du dispositif depuis sa date de création. Les lecteurs intéressés par le mode de fonctionnement actuel des CUMP peuvent se référer à un chapitre récent écrit par Louis Jehel et François Ducrocq[2]

II. LA SITUATION EN FRANCE

 La « naissance » de la victimologie en France

A la fin des années 1980, peu après que le DSM-III (APA, 1980) ait commencé à populariser l’Etat de stress post traumatique, tel que traduit à l’époque en français, il n’y a qu’un seul auteur de référence en France, le médecin général Claude Barrois[3], professeur agrégé du Val de Grâce.

Une initiative de Laurent Davenas, chef de la huitième section, chargée des crimes et délits flagrants au Parquet de Paris, joue un rôle considérable dans la prise conscience des troubles que présentent les victimes sur le plan psychologique, mais aussi sur la nécessité d’un accompagnement social et judiciaire. Il crée en 1985 un service de médecine légale du vivant à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu à Paris baptisé Urgences Médico-Judiciaires (UMJ) où sont examinées toutes les victimes d’infractions qui ont déposé une plainte à Paris.

Ce très grand nombre de victimes d’infractions constitue un terrain de recherche unique au monde, malencontreusement peu exploité compte tenu du peu d’intérêt que suscite l’étude des victimes à cette époque en France.

Sur le plan universitaire, il n’existe qu’un diplôme universitaire d’étude du stress coordonné par le Médecin-général Louis Crocq, consacré pour l’essentiel à la névrose traumatique sans aucun lien avec le droit, la criminologie ou l’accompagnement social et judiciaire.

L’afflux des victimes aux UMJ incite la cheffe de service, le Dr Odile Diamant Berger, à engager un psychiatre pour évaluer le retentissement des troubles psychiques sur les patients qui sont examinés sur réquisition dans son service. Une étude est réalisée[4] selon les critères du DSM-III R (APA, 1987) pour évaluer la fréquence et l’intensité de l’état de stress post traumatique sur un échantillon de 436 personnes violées.

Pour pallier l’insuffisance de connaissances en victimologie et face à la difficulté à trouver des thérapeutes formés pour traiter le psychotraumatisme, un diplôme universitaire de victimologie est créé à l’Université Paris-Descartes sous la direction du Pr Michèle Rudler cheffe de service de l’Institut médico-légal de Paris, à la demande du Dr Gérard Lopez psychiatre aux UMJ, d’une psychologue clinicienne, Gina Piffaut-Filizzola, directrice d’un service d’aide aux victimes adhérent à l’Institut National d’Aide aux Victimes et de Médiation (Inavem) et d’une magistrate, Marie-Pierre de Liège, ancienne cheffe de bureau de la protection des victimes et de la prévention de la délinquance au ministère de la Justice, fondatrice de l’Inavem en 1986, membre de la Société Mondiale de Victimologie. Ce diplôme aura un retentissement inattendu.

La parution d’un ouvrage de référence[5] entraîne une confusion durable entre la victimologie dite « clinique » et la psychotraumatologie[6] en France. Cette confusion se retrouve notamment lors de la fondation de l’Institut de Victimologie qui crée un Centre Médico-Psychologique hors secteur conventionné par la Sécurité sociale en 1995, le Centre de psychothérapie des victimes, justement rebaptisé Centre du psychotrauma depuis.

La Société française de victimologie, présidée par le Pr Michèle Rudler, est fondée en 1994, ainsi qu’une revue trimestrielle, Victimologie, dont le rédacteur en chef est le Dr Gérard Lopez, laquelle paraitra pendant deux ans sans pouvoir se pérenniser faute d’un nombre suffisant d’abonnements.

 L’enseignement du « débriefing » au diplôme universitaire de victimologie

Dans ce contexte de « victimologie » naissante en France, Kairos se manifeste une première fois. Le Dr Xavier Emmanuelli, cofondateur de Médecins sans Frontières, fondateur du Samu social de Paris en 1993, enseigne les catastrophes collectives au DU de victimologie[7]. Il y est question du débriefing de Jeffrey Mitchell qui constitue un modèle que la France devrait adopter, selon le comité pédagogique du DU. Après l’élection du Président Jacques Chirac au mois de mai 1995, Xavier Emmanuelli devient opportunément, Kairos déjà, secrétaire d’Etat à l’Action humanitaire d’urgence dans le gouvernement Juppé. Il confie au Dr Gérard Lopez une mission visant à créer un dispositif national de prise en charge des victimes d’accidents collectifs.

Une équipe pluridisciplinaire associant : un psychiatre, un médecin légiste, un médecin somaticien expert près les tribunaux, un spécialiste de la gestion des crises[8], la présidente de l’association SOS Attentats et une personne de la société civile chargée de trouver des fonds privés pour financer le dispositif, se met intensivement au travail. Une grande concertation nationale est lancée. Le Pr Claude Chemtob, directeur de l’hôpital des vétérans de Hawaï, formé à la thérapie EMDR qu’il enseigne en Europe, prête son expérience fondée sur les débriefings qu’il a réalisés après des cyclones.

Un pré-rapport est déposé au secrétariat d’Etat peu avant la vague des attentats terroristes de 1995. Les conseillers de Xavier Emmanuelli estiment qu’il faudra du temps pour faire aboutir ce projet. C’est sans compter sur Kairos qui va encore se manifester.

 L’attentat terroriste du RER Saint Michel

Le 25 juillet 1995, Kairos se manifeste cette fois dans une situation dramatique. Le Groupe Islamique Armé commet un attentat terroriste qui fait 8 morts et 117 blessés dans le RER à la station Saint Michel.

Le lendemain, Xavier Emmanuelli demande au Dr Lopez qui sont les psychiatres qui traitent les victimes d’attentats. Plusieurs d’entre eux sont intervenus dans un contexte d’urgence, six mois plus tôt, auprès des victimes d’une prise d’otages dans un Airbus Alger Paris, qui trouve son dénouement à l’aéroport de Marseille, fin décembre 1994. Il les convoque à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière le 28 juillet. Le Président de la République y accompagne son secrétaire d’Etat, lequel lui explique l’intérêt d’une prise en charge immédiate des victimes de catastrophes selon le modèle proposé par Claude Chemtob et le rapport du groupe de travail.

Le Président saisit aussitôt Kairos par sa mèche de cheveux : il rend possible ce qui paraissait jusqu’alors impossible.

Les participants à cette réunion sont convoqués une semaine plus tard au ministère. Xavier Emmanuelli confie une nouvelle mission au Médecin-général Louis Crocq, destinée à définir le cadre d’intervention d’une cellule d’intervention médico-psychologique en cas de catastrophe. Les sept membres fondateurs sont : Didier Cremniter[9], praticien hospitalier à l’hôpital Henri Mondor, AP-HP ; Odile Diamant-Berger, cheffe de service aux UMJ de l’Hôtel-Dieu, AP-HP ; Carole Damiani, psychologue clinicienne à l’Inavem ; François Lebigot, professeur agrégé du Val-de-Grâce ; Gérard Lopez, président fondateur de l’Institut de Victimologie ; Patrice Louville, chef de clinique – assistant, SAMU de Paris, AP-HP ; Guy Thomas, professeur, praticien hospitalier à l’hôpital Saint Antoine, AP-HP.

Le rapport est déposé auprès du premier ministre et du secrétaire d’Etat un an plus tard. Il recommande la nomination d’un responsable du dispositif. Des équipes associant psychiatres, psychologues et infirmiers psychiatriques sont chargées d’intervenir avec le Samu, sous la direction du Directeur des Secours Médicaux (DSM), pour trier et soulager les victimes psychiques les plus choquées. Une réunion post-immédiate dite de « debriefing » est recommandée dans les 48 à 72 h. Les soins au long cours ne sont pas du ressort des CUMP, dont l’action est fonctionnellement limitée dans le temps, faute de moyens pérennes. Il est clairement indiqué que les CUMP n’interviennent qu’en cas d’événements majeurs pour éviter des dérives, politico-médiatiques notamment. Ce point ne sera malheureusement pas réaffirmé dans la rédaction des textes successifs régissant les CUMP.

L’Association de Formation et de Recherche des Cellules d’Urgence Médico-Psychologique – Société Française de Psychotraumatologie (AFORCUMP-SFP) est fondée en 1997 pour soutenir et animer le réseau naissant des CUMP. Elle a notamment comme objectif de mieux définir les modalités d’intervention en psychiatrie de catastrophe. Un consensus existe sur l’intervention immédiate sur site, mais le référentiel théorique d’intervention post-immédiate fait débat entre ceux qui penchent pour une approche psychodynamique[10] et ceux, minoritaires, qui considèrent qu’il s’agit plutôt d’une intervention de crise[11].

 Des atermoiements administratifs retardent la fondation de la cellule

 Une première liste d’astreinte composée de nombreux volontaires d’Île-de-France est improvisée pour intervenir sur le terrain dès le mois d’août 1995.

Le Dr Louville, fait capital, devient praticien hospitalier temps plein au SAMU de Paris en novembre 1996, un mois et demi avant l’attentat du RER Port-Royal. Il a déjà coordonné de nombreuses actions de la cellule, notamment lors de la série d’attentats de fin 1995, lors d’une prise d’otages dans une école de Clichy-la-Garenne[12], ou de vols avec armes dans des agences bancaires.

Il faut enfin que Kairos se manifeste une fois de plus après la dissolution de l’Assemblée Nationale et la victoire de la gauche plurielle le 1er juin 1997 : Xavier Emmanuelli signe la circulaire fondatrice des CUMP le 28 mai 1997, quelques jours avant de quitter ses fonctions ministérielles.

II. LE SAMU PSY : A PROPOS DE L’EXPERIENCE ALGERIENNE

 Préambule

 Vingt quatre années nous séparent des premiers attentats perpétrés par le terrorisme, situation qui ne fera que s’aggraver sur plusieurs années engendrant une nouvelle situation méconnue jusqu’alors dans l’Algérie indépendante. Cette crise qui prend des allures de guerre civile est à l’origine d’une demande qui n’a d’égale que l’horreur des actes barbares et l’étendue du désastre causé par ces violences. Un groupe de « psy » algériens (psychiatres et psychologues) vont entreprendre et initier, dans l’urgence, une démarche accompagnée de peu de moyens et de la maigre expérience qu’ils détenaient dans le domaine à ce moment.

Ce groupe de « Psy » s’est décidé à déployer l’énergie et le temps nécessaires afin de trouver des réponses adaptées aux Attentes d’un autre genre que sont celles des victimes du terrorisme.

Bien loin de ces premiers instants, mais toujours avec le même ressenti du « psy » intervenant dans son propre pays, nous nous devons de partager notre expérience avec nos amis tunisiens qui malheureusement sont depuis peu confrontés à la même problématique, qu’ils puissent s’en servir, ne serait ce pour éviter de tomber dans les mêmes erreurs.

Par ailleurs il s’agit là d’un véritable Devoir de mémoire et d’interrogation sur notre manière d’inscrire dans notre histoire le rôle des uns et des autres, leur contribution aussi bien à l’échelle professionnelle que sociétale.

Il nous semble pertinent, pour les besoins de l’exposé de rappeler le contexte de violence dans lequel nous vivions :

Selon les données des services de sécurités communiqués lors du colloque international sur le terrorisme à Alger; au mois de novembre 2002. Pour la seule année 1994 ; nous faisions le décompte de :

  • 8677 victimes du terrorisme dont 6388 morts et 2289 blessés (physiques)
  • 1 wali, 11 chefs de daïra, 7 hauts fonctionnaires, 76 chefs d’APC (responsable d’une commune) 40 membres d’APC, 101 enseignants, 52 imams, 41 étudiants, 122 anciens moudjahid, 32 gardes communaux, 31 gardiens de prisons, 21 journalistes, 21 douaniers, 15 magistrats, 10 agents de la Protection Civile, 5 avocats, 1 pilote et 1 chanteurs… Assassinés
  • 200 holdups
  • 13000 extorsions de bien à main armée
  • 2725 actes de sabotage, évalués à 2 milliards de dollars US, 915 classes du primaire, 7 instituts de recherche, 999 blocs administratifs, 9 centres de formation professionnelle, 3 centres universitaires incendiés.

Ce bilan va s’alourdir dans les années suivantes, comme l’indique le tableau ci-après :

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Ces données funestes laissent entrevoir l’impact de ces actes terroristes, à différents niveaux référentiels et organisationnels. Ce qui va rendre les choses difficiles mais pas impossibles. Des 1994, plusieurs actions sont menées et des initiatives entreprises selon des modalités diverses; par tâtonnement au début face au contexte chaotique, en individuel, dans de petits groupes, de façon isolée puis regroupée et organisée, dans un cadre informel puis formel, aussi bien par des ONG que par des institutions. La création et la mobilisation d’associations civiles et savantes (COREVIV branche de la fondation Mahfoud Boucebci, ANSEDI, AREP, CAPT ….)

Par ailleurs les besoins du terrain vont amener la création du SAMU en juillet 1994 puis la création du SAMU PSY en 1996, ainsi que la proposition d’un module de prise en charge psychologique dans le plan ORSEC.

Plusieurs formations sont organisées aussi bien sur le territoire national qu’à l’étranger. A titre d’exemple le Projet de coopération UNICEF-Algérie pour la prise en charge des enfants victimes de la violence liée au terrorisme. (1998) va permettre de former des formateurs qui eux vont initier différents corps concernés dans le dépistage des enfants victimes de troubles stress post traumatiques. Mais également pour d’autres interventions et pour une meilleure maitrise des outils de prise en charge (tels que le débriefing, les formations aux thérapies systémiques et pratiques de réseaux (1998 / SAP (société algérienne de psychiatrie) / Direction de la formation au Ministère de la santé en partenariat avec l’institut de thérapie familial de Liège, ou encore les TCC en partenariat avec nos collègues français.) Toutes ces initiatives qui ont permis d’étoffer le bagage des intervenants algériens, se sont réalisées   avec l’aide de différentes ONG nationales et internationales (via SAP, UNICEF, MDM, MSF,AREP, CISP,CAPT, RESO…) On veillera, par ailleurs à l’introduction de l’entité nosographique dans l’enseignement de post graduation, ainsi qu’à la mise en place d’un D.U de Médecine de catastrophes et d’urgences (2001).

Le travail de réflexion a emboité le pas à celui de l’action avec la participation active aux Colloques & congrès nationaux et internationaux, la conception d’ouvrages spécialisés tel que :« Pratiques de soins et psycho trauma », « Guide pour le dépistage des enfants souffrant de TPPT à l’intention du corps enseignant », « La gestion des détresses multiples, les interventions médico-psycho-sociales après le séisme de 2003 » mais aussi la publication dans des revues spécialisées telles que: La revue francophone du stress et du trauma, Les pratiques psychologiques, Le lien psy…

 Circonstances de création du SAMU Psy

C’est avant tout la pression exercée par l’ampleur de la demande face à une crise sans précédant, qui fera bouger la société civile afin de venir en aide à ces victimes et a leurs familles d’une part, d’autre part la mobilisation d’un groupe de « psy » volontaires, initiés très tôt et dotés rapidement d’un apprentissage, un savoir faire face aux troubles psychiques post traumatiques, qu’ils ont été chercher ailleurs et ce grâce aux soutien de certaines ONG. Ils étaient conscient de la nécessite d’un dispositif spécifique d’intervention, la disposition du Ministre et du Directeur de la santé à ce moment, à recevoir les propositions de solutions émanant des spécialistes et du terrain a conclus à la création du SAMU PSY algérien dans un contexte de crise extrême.

Devant l’accueil mitigé de cette nouvelle et le nombre peu élevé de volontaires, une décision ministérielle est prise et une liste de garde incluant d’office tous les psychiatres et les psychologues cliniciens de la fonction publique est instaurée, elle sera établie par un psychiatre, membre de la direction de la santé mentale au ministère de la santé et de la population.

Cette garde effective, de vingt quatre heures est assurée par 1 binôme psychiatre-psychologue. Une chambre de garde est dégagée au sein des structures du SAMU16, à l’intérieur du CHU Mustapha Bacha (Alger).

Ainsi le « Psy » assigné a cette garde d’urgence spécifique devait répondre à de multiples attentes : maintenir le cadre d’une intervention en coopération avec son binôme, les membres du SAMU, la hiérarchie et tout ce que cela peut sous entendre comme efforts à fournir dans l’interrelation, par ailleurs il se devait et c’était là sa mission première : organiser, gérer la situation de crise, en cas d’attentat terroriste, s’occuper des survivants en emboitant le pas aux urgentistes et/ou s’occuper du déchoquage au sein de l’hôpital qui accueillait la majorité des blessés.

Malheureusement, on assiste à la disparition de ce dispositif dès l’arrêt de l’émission de la liste de garde et ce dès la diminution significative des attentats fin 2000.

La question en suspend était certainement la suivante : la fin du terrorisme, peut être, mais ce qui n’était pas prévu c’est la survenue d’une série de catastrophes naturelles :

  • les inondations du 10 novembre 2001 à Bab El Oued : 712 morts, 115 disparus, 311 blessés et plus de 1454 familles sans abris ;
  • le séisme de Boumerdes du 21 mai 2003 : 2377 morts ;
  • les inondations de Ghardaïa du 1er octobre 2008, ayant entraîné la destruction totale de quartiers de la ville : nombreuses habitations, perte des documents d’état civil.

Comment faire ? Quel relai ? Le SAMU « PSY » n’existe plus !

 La situation actuelle en Algérie

 La réalité du terrain fait le constat d’un savoir faire indiscutable, de plus en plus d’intervenants concernés et motivés mais une absence de cadre formel (celui de la structure du SAMU PSY) nous sommes revenus à la réorganisation de  “crise” celle justement des cellules de crise, constituées de volontaires, de personnes ressources et d’experts, invités par la tutelle aux seins des structures de la santé, le tout dans un cadre formel temporaire. Cependant au delà des phases immédiates et post immédiates, le travail se maintenait dans le réseau informel que tissaient les ONG avec certaines institutions ou plus exactement avec certains intervenants exerçants en institution.

Les raisons de la non pérennité du SAMU PSY algérien sont sans conteste dues à de multiples facteurs : tout d’abord le contexte de sa création, en situation de catastrophe, précipitamment, dans un climat d’insécurité et d’instabilité. Même si l’administration continuait de fonctionner, les interlocuteurs changeaient trop souvent ce qui rendait le suivi des initiatives difficiles à maintenir, par ailleurs les intervenants étaient peu nombreux et accablés de tâches multiples qui ont certainement contribuées à leur essoufflement, il était convenu qu’un psychiatre de santé publique soit nommé au poste de responsable de ce dit SAMU PSY et qui aurait pour tâche de recruter d’autres psy et organiser les activités mais pour les raisons juridiques que nous aborderons un peu plus tard, ce projet n’a pas tenu ses promesses : la lecture qu’en faisait les responsables au ministère de la santé y également pour beaucoup. Pour la majorité d’entre-eux, ce dispositif d’intervention d’urgence s’inscrivait dans le temporaire car rattaché à la seule violence terroriste et donc devait disparaitre avec cette dernière, par superstition. Nous serions tenter de penser que le garder en activité revenait presque à souhaiter la pérennité du terrorisme dans notre pays. Mais c’est certainement à cause de l’absence de texte réglementaire proclamé que la pérennité du SAMU PSY a été évincé. En effet, les textes régissant la loi de santé mentale et d’ailleurs de la santé en générale ont longtemps souffert de vides juridiques. C’est la loi française de 1838 comportant 41 articles et 3 titres : Etablissements et modalités d’hospitalisation, dépenses des services des aliènes, protection de la personne et de ses biens, sanctions pénales dont seraient passibles les chefs et les médecins des établissements d’aliénés qui enfreindraient la loi qui est l’inspiratrice des 2 textes de loi Algériens post indépendance ; la loi 62-157 du 31 décembre 1962, reconduit la loi antérieure en vigueur. L’ordonnance 73-29 du 5 juillet 1973 avait pour objectif la révision des lois afin de répondre aux progrès de l’assistance psychiatrique et aux objectifs des responsables de la décision santé mentale OMS, dont le désir premier était d’harmoniser les politiques nationales de santé mentale. Enfin en 1976 nous assistons à la promulgation de la première loi de santé mentale algérienne qui restera malheureusement sans décrets d’application, ce qui va se reproduire pour celle de 1985. Cet état de fait va créer des vides juridiques à l’origine de la difficulté à concevoir la pérennité de tout projet dans notre domaine. Ce n’est que lors de cette dernière décennie que les textes ont été retravaillés et suite aux différentes catastrophes naturelles que la nécessité de réinstaller le SAMU PSY a été clairement énoncée.

Cependant sur le terrain, pour reprendre la métaphore de Gérard Lopez, nous guettons le passage de Kairos, bien déterminés à saisir sa mèche !

CONCLUSION : DE KAIROS A LA PERENNITE

La France, pays centralisé, a su s’organiser pour assurer la prise en charge psychologique des victimes d’accidents collectifs. Une série d’opportunités lui a permis d’institutionnaliser et de pérenniser le système grâce à une forte volonté politique émanant du Président Jacques Chirac et de son secrétaire d’Etat à l’Action humanitaire d’urgence.

L’Algérie, malgré une immense expertise accumulée, n’a pas institutionnalisé une cellule d’intervention et se trouverait démunie si survenait une catastrophe ou un accident collectif.

 NOTES

[1] Circulaire DH/E04-DGS/SQ2 – n°97/383 du 28 mai 1997 relative à la création d’un réseau national de prise en charge de l’urgence médico-psychologique en cas de catastrophe

[2] Jehel L., Ducocq F. La prise en charge des victimes de catastrophe et d’accident collectif. In : G. Lopez et al., Traiter les psychotraumatismes. Dunod, Paris, 2016

[3] Barrois C. La névrose traumatique. Dunod, Paris, 1988

[4] Lopez G., Colle D., Cattin J-M., Diamant-Berger O. Conséquences psychologiques des agressions avec pénétrations sexuelles. Enquête épidémiologique des UMJ-Paris (436 questionnaires). Psychologie Médicale 24, 1992

[5] Lopez G. La victimologie. Dalloz, Paris, 1997.

[6] Lopez G. Les rapports complexe entre la victimologie et la psychotraumatologie en France. Thyma, Revue francophone de victimologie, 2015 (http://www.thyma.fr/les-rapports-complexes-entre-la-victimologie-et-la-psychotraumatologie-en-france/ )

[7] Emmanuelli X. La victime de catastrophe naturelle. Victimologie, n° 2, Juillet 1995 (http://www.thyma.fr/wp-content/uploads/2016/10/Emmanuelli.pdf )

[8] Lagadec P. La gestion des crises. McGraw-Hill, Paris, 1991. (http://www.patricklagadec.net/fr/pdf/integral_livre1.pdf )

[9] Cremniter D., Cocq J-M., Chidiac N., Laurent A. Catastrophes. Aspects psychiatriques et psychopathologiques actuels. EMC (Elsevier Masson), Psychiatrie, 37-113-D-10, 2007

[10] – Louville P., Duchet C. Les interventions immédiates. In : Jehel L., Lopez G. et al. Psychotraumatologie : évaluation, clinique, traitement. Dunod, Paris, 2006

– Duchet C. Intervention psychothérapeutique post-immédiate. In : Crocq L. et al. Traumatismes psychiques : prise en charge psychologique des victimes. Masson, Paris, 2007

– Ponseti-Gaillochon A., Duchet C., Molenda S. Le débriefing psychologique : pratiques, bilan et évolution des soins précoces. Dunod, Paris, 2009

[11] Lopez G. Le débriefing communicationnel. In : Lopez G., Portelli S., Clément S., Les droits des victimes. Dalloz, Paris, 2003 (2ème éd. 2007) ( http://www.thyma.fr/le-debriefing-communicationnel/)

[12] Lopez G., Vila G., Louville P., Hoffman JJ. Debriefing dans une école primaire : une action de la cellule d’urgence médico-psychologique. Victimologie, n° 5, Juillet, août, septembre 1996 (http://www.thyma.fr/wp-content/uploads/2016/10/VICTIMO-n°-5.pdf )

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