LA SYMPTOMATOLOGIE PSYCHOTRAUMATIQUE EN TANT QUE VARIABLE MÉDIATRICE ENTRE LA CAPACITÉ DE MENTALISATION ET LE NIVEAU DE FONCTIONNEMENT (PARTIE 2)

 Jean-Philippe É. Daoust1,2, M.A.P., Ph.D

Malik Ait Aoudia3,4, Master, Ph.D

Catherine Juéry2,5, M.Sc., candadite D.Psy.

  1. Université d’Ottawa – Département de Psychiatrie de la Faculté de Médecine & Faculté d’Éducation [Ottawa, Ontario, Canada]
  2. Psychologie et Consultation Outaouais – PSYCO [Gatineau, Québec, Canada]
  3. Faculté de Médecine Paris-Descartes [Paris, France]
  4. Centre du Psychotrauma de l’Institut de Victimologie
  5. Université du Québec en Outaouais (UQO) – Département de psychoéducation et de psychologie [Gatineau, Québec, Canada]

Veuillez adresser toute correspondance à :

Dr Jean-Philippe É. Daoust: Clinique des Traumatismes liés au Stress Opérationnel

Le Royal – Santé mentale – Soins et Recherche,  1145 avenue Carling, Ottawa, Ontario, Canada, K1Z 7K4 – jpdaoust@uottawa.ca

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L’objectif de cette étude est d’étudier empiriquement les liens entre la mentalisation, la psychotraumatologie et le fonctionnement global. Pour ce faire, cent individus aux prises avec un trouble de stress post-traumatique (TSPT) ont complété une série d’outils psychométriques dans le but de décrire leur état de santé mentale (Post-traumatic Stress Disorder Checklist Scale, Toronto Alexithymia Scale, Interpersonal Reactivity Index, Michigan Alcohol Screening Test, Drug Abuse Screening Test). De son côté, un psychologue d’expérience à complété l’ÉGF (Axe 5 du DSM-IV). Une série d’analyses de régression permet d’envisager que (a) les difficultés à identifier les sentiments, la pensée orientée vers l’extérieur et la consommation d’alcool en viennent à prédire (b) l’intensité de la symptomatologie psychotraumatique qui, quant à elle, permet de prédire (c) le niveau global de fonctionnement des individus aux prises avec un TSPT. Afin de mieux comprendre les liens entre ces variables, une étude complémentaire du lien de médiation a été effectuée selon la méthode développée par Baron et Kenny (1986) et ce, en fonction des profils de mentalisation trouvés dans une étude précédente (Daoust, Ait Aoudia & Juéry, 2017 – voir partie 1; Juéry, Daoust & Ait Aoudia,2016). Il en ressort que la symptomatologie psychotraumatique semble être une variable médiatrice entre la capacité de mentalisation et le niveau de fonctionnement. En conclusion, la mentalisation semble être un élément clé à considérer dans l’étude et la compréhension de la psychotraumatologie et le niveau de rétablissement post-traumatique.

INTRODUCTION

 Selon Bateman et Fonagy (2012), la mentalisation peut être définie comme étant le processus par lequel nous interprétons le sens des actes des autres et de soi en termes d’états mentaux. Il renvoie donc à la capacité à se représenter et à comprendre nos propres états mentaux et ceux des autres ; états mentaux sous-jacents aux comportements observables. La mentalisation permet ainsi d’expliquer les comportements humains en termes d’états mentaux intentionnels, tels les désirs, les besoins et les croyances (Bateman & Fonagy, 2012 ; Fonagy, Gergely, Jurist & Target, 2004). Essentiellement, la mentalisation est le fait de prêter attention aux états mentaux, les siens et ceux des autres, bref, à avoir (ou à voir) le mental en tête (Allen & Fonagy, 2006).

Plus précisément, l’acte de mentaliser renvoie à la capacité de pouvoir chercher un sens aux comportements mais aussi au vécu émotionnel ou affectif (Bateman & Fonagy, 2012). Il s’agit d’une prise de conscience d’un phénomène, c’est-à-dire la représentation mentale de ce phénomène. Dans ce contexte, les actions posées par une personne peuvent être ou non perçues comme étant porteuses de sens, explicables et prévisibles (Luyten et al., 2009). Par conséquent, la mentalisation permet de penser à propos de nos relations interpersonnelles, de nos propres réactions et de celles des autres en termes d’intentions, de motivations sous-jacentes, d’affects et de perceptions (Bateman & Fonagy, 2012). La mentalisation consiste également en la faculté de pouvoir gérer ses réactions émotionnelles tout en conservant une certaine souplesse (contenir les états affectifs sans toutefois viser à les contrôler) et donc de mettre des nuances et d’accepter le fait que certaines expériences de vie peuvent être difficilement compréhensibles (Hawkes, 2011). En sommes, la mentalisation est une façon de «penser en termes psychologiques», d’utiliser sa pensée rationnelle de façon vivante et souple, tout en étant en connexion avec ses émotions (Hawkes, 2011).

Largement utilisé dans le domaine des troubles de la personnalité (Bateman & Fonagy, 2006), le concept de mentalisation n’a été que tout récemment appliqué au contexte de la psychotraumatologie. Ainsi, il est postulé que la mentalisation joue un rôle significatif dans la compréhension de la psychotraumatologie et vient indirectement influencer le niveau de fonctionnement des individus aux prises avec les séquelles d’un traumatisme psychique.

Plus précisément, il est estimé que les événements traumatiques viennent (momentanément ou de façon plus prolongée) ébranler la capacité de mentalisation des individus ; capacité déjà tributaire des relations d’attachement précoces au sens où ces dernières viennent moduler les expériences subjectives vécues via des reflets adéquats ou non en provenance des personnes significatives en charge des soins et du développement (Bateman & Fonagy, 2012). Hawkes (2011) précise d’ailleurs que la mentalisation peut être considérée comme une forme de pensée acquise (par opposition à innée) sur soi-même, sur les autres et sur la vie qui se construit, se déconstruit, se «promène», se «symbolise», fait des ponts et des associations, fabrique des projets, des fantasmes et des rêves ; le tout en fonction du développement personnel, interpersonnel et social.

Puisque selon Bateman et Fonagy (2012), la mentalisation serait une capacité qui vise à donner du sens à un vécu relationnel particulier et souvent complexe, il n’est pas surprenant que des difficultés ou carrément même des échecs complets de mentalisation puissent se produire (étant donné par exemples les limites développementales inhérentes au début de la vie ou encore la survenue d’un événement traumatique inopiné). En fait et pour que la mentalisation s’opère, il faut que l’individu en arrive non seulement à faire quelque chose de son vécu relationnel dans la réalité externe (via des comportements ou des actions par exemples) mais également, et de façon peut-être encore plus importante, dans la réalité interne (en métabolisant ce vécu dans son psychisme; c’est-à-dire en créant une représentation et en traitant et retraitant mentalement cette dernière).

Dans ce contexte, l’étude de la mentalisation appliquée au contexte de la psychotraumatologie devient une quasi-nécessité.

METHODOLOGIE

Un devis de recherche observationnel de sous type cross sectional design (Kazdin, 2002) a été mis en application dans le cadre d’une étude transversale.

Sujets

La taille de l’échantillon visée et obtenue est de 100 participants. Ces derniers étaient volontaires et franco-ontariens. Ils ont été recrutés au Programme de santé mentale externe (PSM) de l’Hôpital Montfort. Les critères d’inclusion étaient : (1) être aux prises avec un TSPT actuel, (2) parler et comprendre la langue française et (3) être âgé de 18 ans et plus. Les critères d’exclusion ont été restreints au minimum dans le but d’obtenir une bonne validité écologique : (1) être aux prises avec une décompensation psychotique ou maniaque au moment de la rencontre d’évaluation et (2) être en crise suicidaire lors de l’évaluation.

Instruments

Les instruments auto-révélés utilisés présentaient de bonnes propriétés psychométriques et étaient disponibles en français : le Posttraumatic Stress Disorder Checklist [PCL-s], le Toronto Alexithymia Scale [TAS-20], l’Interpersonal Reactivity Index [Perspective taking ; IRI-Pt-7], le Michigan Alcohol Screening Test [MAST-22] et le Drug Abuse Screening Test [DAST-20]. L’opérationnalisation du jugement clinique s’est effectuée, quant à elle, via : le Clinician-Administered PTSD Scale for DSM-5 [CAPS-5]) et l’Échelle Global de Fonctionnement [ÉGF].

Procédure

Le processus de recrutement a débuté par une référence au PSM de l’Hôpital Montfort, où les participants potentiels de l’étude ont fait l’objet d’une évaluation médicale (évaluation faite par des psychiatres ou un médecin de famille spécialisé en santé mentale et toxicomanie). Selon le jugement médical (diagnostic de TSPT ou non), les participants potentiels ont par la suite été référés aux services en psychotraumatologie (Clinique Spécialisée en Traumatologie Psychiatrie – CSTP) offerts au sein du même établissement hospitalier.

Au moment de leur accueil à la CSTP, les participants potentiels ont été réévalués par un psychologue d’expérience pour vérifier leur éligibilité à la présente étude et obtenir leur consentement libre et éclairé. Pour les participants retenus (seulement deux exclusions ont été notées dans le cadre de cette étude : l’une pour cause d’entrée dans un centre de traitement de la toxicomanie et l’autre étant donné la langue d’usage de la personne référée qui était l’anglais et non le français), il y a eu entrevue (administration du CAPS-5), passation des questionnaires auto-révélés incluant la récolte des données sociodémographiques et ce, sous surveillance et assistance lorsque nécessaire et demandée (durée d’environ 2-3 heures) et cotation de l’ÉGF.

 RESULTATS

Une série d’analyses de régression a tout d’abord permis d’en arriver à considérer que (a) les difficultés à identifier les sentiments, la pensée orientée vers l’extérieur et la consommation d’alcool en viennent à prédire (b) l’intensité de la symptomatologie psychotraumatique qui, quant à elle, permet de prédire (c) le niveau global de fonctionnement des individus aux prises avec un TSTP. Pour plus de détails, voir la Figure 1 qui illustre graphiquement ces liens de prédiction.

Afin de mieux comprendre les liens entre ces variables, une étude complémentaire des liens de médiation a été effectuée selon la méthode développée par Baron et Kenny (1986 ; voir le Tableau 1 pour les détails). Cette exploration complémentaire a délibérément omis de s’intéresser aux résultats en lien avec l’usage de substance(s) et ce, afin de mettre l’emphase sur les variables de mentalisation et aussi parce que dans le cadre d’une étude antérieure (Larochelle et al., 2015) il a déjà été démontré que les capacités de mentalisation semblent prédire la gravité de la consommation d’alcool. Ce constat soutenait ainsi l’hypothèse voulant que les personnes ayant des déficits dans les capacités de mentalisation seraient plus à risque pour des problèmes de consommation et donc potentiellement moins fonctionnelles au niveau personnel et/ou social

Puisqu’aucune des variables de mentalisation prise séparément ne permettait d’en arriver à démontrer un lien de médiation, les profils de mentalisation issus d’une étude complémentaire (Juéry, Daoust & Ait Aoudia, 2016) ont été utilisés.

Étant donné que les profils de mentalisation étaient disponibles sous un format nominal, il a fallu procéder à la création de variables « dummy » pour pouvoir les utiliser dans une analyse de régression. Une variable « dummy » est une variable qui prend la valeur 0 ou 1 pour indiquer l’absence ou la présence d’un certain effet qui est envisagé comme pouvant avoir un impact sur les résultats (Draper & Smith, 1998 ; Suits, 1957). La Figure 2 présente les résultats inhérents à la procédure d’examen du lien de médiation selon la méthode développée par Baron et Kenny (1986).

DISCUSSION

Les résultats de cette étude démontrent que la symptomatologie psychotraumatique et la capacité de mentalisation semblent prédire le niveau de fonctionnement global des individus aux prises avec un TSPT (Figure 1). Plus précisément, il semblerait même que la symptomatologie psychotraumatique soit une variable médiatrice du lien entre la mentalisation et le niveau de fonctionnement global (Figure 2). Bien que très intéressant en soi, il faut toutefois faire preuve de prudence par rapport à ce lien de médiation puisqu’il s’agit d’une méthodologie corrélationnelle et non causale. Il y aurait donc lieu ici de poursuivre l’investigation scientifique avec un plus grand nombre de sujets et des analyses de modélisation avec équations structurelles par exemple.

Advenant que la symptomatologie psychotraumatique soit véritablement une variable médiatrice entre les capacités de mentalisation d’un individu aux prises avec des traumas et son niveau de fonctionnement et donc de rétablissement potentiel, il s’agirait là d’une cible thérapeutique de première importance. Le-la psychothérapeute pourrait alors avoir comme mandat d’inviter son patient à prendre étayage sur ses propres capacités de mentalisation pour qu’ils puissent ensemble « faire du sens » avec le « non-sens » et donc transcender les séquelles traumatiques qui viennent bloquer et/ou faire obstacle à la capacité de mentalisation latente. Comme le souligne Resick, Monson & Chard (2014), le TSPT n’est pas un trouble comme les autres puisqu’il pourrait en fait découler d’un problème de blocage dans les processus naturels de rétablissement. À ce propos, il semble intéressant de souligner ici que la mentalisation pourrait être un élément rassembleur des différentes approches théoriques où chacune pourrait chercher à favoriser un aspect particulier (cognitif, affectif et/ou somatique) de son développement et de sa mise en application.

EN CONCLUSION, la mentalisation semble être un élément clé à considérer dans l’étude et la compréhension de la psychotraumatologie et du niveau de rétablissement post-traumatique.

 REFERENCES

Baron, R.M., & Kenny, D.A. (1986). The moderator-mediator variable distinction in social psychological research: Conceptual, strategic, and statistical consideration. Journal of Personality and Social Psychology, 51, 1113-1182.

Bateman, A.W., & Fonagy, P. (2006). Mentalization-Based Treatment for Borderline Personality Disorder: A practical guide. Londres: Oxford.

Bateman, A.W., & Fonagy, P. (2012). Handbook of Mentalizing in Mental Health Practice. Arlington: American Psychiatric Association.

Draper, N.R., & Smith, H. (1998). Applied Regression Analysis. New-York: Wiley.

Fonagy, P., Gergely, G., Jurist, E.L., & Target, M. (2004). Affect Regulation, Mentalization, and the Development of the self. Londres: Karnac.

Hawkes, L. (2011). With You and Me in Mind: Mentalization and Transactional Analysis. Transactional Analysis Journal, 41(3), 230-240.

Juéry, C., Daoust, J.-P., & Ait Aoudia, M. (2016, mai). Mentalisation et psychotraumatologie : Réflexions empirique et théorique. Affiche présentée au 84e congrès annuel de l’ACFAS, Montréal, Québec, Canada.

Larochelle, S., Lefebvre, M., Laverdière, O., Daoust, J.-P., Lessard, S., & Juéry, C. (2015, mars). La diffusion de l’identité et les déficits dans les capacités de mentalisation comme prédicteurs potentiels des troubles d’utilisation de substance(s). Affiche présentée au 37e Congrès Annuel de la SQRP, Gatineau, Québec, Canada.

Luyten, P., Mayes, L.C., Sadler, L., et al. (2009). The parental reflective functioning questionnaire – 1 (PRSFQ-1). Louvain: University of Leuven.

Resick, P.A., Monson, C.M., & Chard, K.M. (2014). Cognitive processing therapy: Veteran/military version: Therapist and patient materials manual. Washington, DC: Department of Veterans Affairs.

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