LA VICTIMOLOGIE, CONSTRUCTION DISCIPLINAIRE, MUTATIONS PROFESSIONNELLES ET RÉFÉRENCES SCIENTIFIQUES

Pr Loïck Villerbu

Pr Loïck Villerbu

La victimologie n’a de sens qu’à prendre part aux grands mouvements d’idée et de constructions institutionnelles qui depuis la 19e concourt au développement de la criminologie. Non que l’une travaillerait au service de l’autre mais parce que l’une et l’autre emprunte leur existence aux mêmes sensibilités, aux mêmes transformations théoriques, professionnelles et tirent leur invention d’être au bord de savoirs antérieurement acquis. L’une et l’autre sont des savoirs qui débordent de leur cadre originaire en ne s’y réduisant jamais. Nul doute que les sciences humaines et notamment cliniques lient de façon fort différentes chacune ces créations et proposent une nouvelle lecture opératoire.

Victimologie, victimes, traversées empiriques

La problématique victimologique est d‘abord politique. De l’évènement encore anonyme et -vécu dans la plus extrême des solitudes à la connaissance par le plus grand nombre, aux fins de d’un faire-savoir régénérateur, il y a toute l’histoire d’une écriture collective du dommage. Dommage ? Ce qui est lieu de retentissements, dans toutes les dimensions du quotidien. Que les motifs de celui-là soient intentionnels ou non.

La victimologie rend compte d’un espace d’observations longtemps en friche, qui n’a trouvé sa résolution que lorsque la victime s’est invitée au procès pénal et que par un renversement des perspectives celui qui comparait comme fautif a pu être entendu, aussi et également, comme une victime méconnue, dans les temps de sa propre histoire. On voit là les ambiguïtés et les malentendus de la notion. Victime celui ou celle qui est dite comme telle au cours d’un procès et après une démarche expertales ? Victime celui ou celle qui n’a jamais pu accéder à la parole sur un fait subi ?

Victime ? Il s’agit à la fois de dire un travail psychique interrompu et un travail victimal et traumatique permanent, mal signifié sous les termes de souffrance ou de douleur morale.

Victime ? Un enjeu, le suis-je ou non, dont la résolution est incertaine : ne plus pouvoir/vouloir se concevoir que dans une forme devenue incontournable, envahissante, celle d’un avant et d’un après, d’un plus jamais, d’un amoindrissement de soi-même. Un soi-même en dépossession chronique, tel qu’il puisse définitivement se parler au passé, passé non dépassé, un passé que n’étayent plus des perspectives de développement.

La victimologie a contribué à créer une forme sensible et compassionnelle aux incidences d’évènements faisant brusquement chuter ce que chacun, dans ses différentes conditions, savait de lui-même et du monde ; en avait l’expérience. Elle s’est dans le même temps étayée sur les observations et analyses empiriques émanant de champs d’expériences forts différents (médecine militaire, travail social, considérations psychiatriques, élaborations thérapeutiques, etc…). La criminologie a contribué dans ses différents avatars à proposer des sens à un mal a priori moral. Elle a contraint les praticiens comme les chercheurs à aller voir au-delà des premières évidences, à penser autrement. Dans les deux cas une expérience étrangère a fini par coloniser la pensée et les dispositifs de traitement, sanitaire, social, criminel, social, thérapeutique, éducatif, etc.

Que d’expériences il a fallu pour en arriver là ! Que de dépassement des savoirs acquis se faisant considérer comme objectifs, universels.

Il a fallu que la science aliéniste se décale des théorisations naturalistes, échappe aux théories de la dégénérescence et des constitutions, se fasse psychiatrie sociale, que le droit pénal considère les effets psychiques subjectifs comme pouvant relever de dommages objectifs, que le savoir psychologique passe des fonctions psychologiques statiques à l‘étude du patrimoine historique immatériel, qu’une science de l‘inconscient se trouve inapte à tout comprendre par les théorises de l’après coup, que les sciences éducatives conçoivent que l’échec scolaire soit un produit d’un drame de l ‘écolier à s’ inscrire dans une transmission générationnelle, que ce qui fasse traumatisme puisse se concevoir sur un autre modèle que celui du recours de la médecine somatique etc.

L’histoire récente de nos mutations disciplinaires ne cesse de réécrire les savoirs acquis et de se heurter aux plus récalcitrantes des pensées paresseuses. Les débats récurrents sur la criminologie sont en ce sens exemplaires et ceux qu’entraine la victimologie passent par les mêmes embuches. Et pourtant Il n’y a pas un seul champ politique, éducation, santé, social, insertion… qui ne remettent aujourd’hui en cause ses certitudes disciplinaires, le bienfondé de leur existence. D’autres problèmes se posent obligeant d’autres modes d’entrées, lesquelles ne peuvent donc être assurées que de leur impermanence ou encore de leur impertinence provisoire. Sans doute est-ce là que le bât blesse. Des croyances en faire un lieu expérimental, ne plus laisser en l’état ce qui se présente de façon asséritive.

Des rapports entre Criminologie et Victimologie

Pour penser la criminologie par le biais des sciences du psychisme il a fallu reconsidérer son objet issu du positivisme médical et sociologique ou de l’écriture pénale. La victimologie s’est pour une large part s’inscrit dans ce processus. S’il n’est guère soutenable épistémologiquement de faire une histoire de la criminologie par contre il est possible de dire les politiques disciplinaires, les politiques des savoirs empruntés, de considérer ces ensembles-là du point de vue clinique, i-e d’en chercher les objets différenciateurs.

Quatre grands récits se mettent en perspective, chacun s’exerçant sur une théorisation des causes premières, des préventions et des traitements possibles selon des proportions différentes. Le fait de les dater risque toujours d’en faire des étapes d’un savoir en constante progression alors qu’il s’agit essentiellement de déplacements permanents des modes d’entrées dans ce qui résiste à l’analyse ou à la réduction des dysfonctionnements.

Ces quatre grands récits, ordonnés sur des objets référentiels, sont nés des emprises disciplinaires, des idéologies sociétales, des expériences professionnelles.

Quatre récits, quatre objets, quatre rationalités

Récit 1- Objets : Atavisme et criminalité, le criminel-né, catégorie nosologique

1- Il s’agit d’une construction au centre de laquelle se trouvent les thèses de la dégénérescence, de l’entropie des systèmes. Ici la cause première est le système nerveux central et par extension tout ce qui peut avoir une influence sur le développement et l’avenir de l’homme (hérédité, climat, nature, région, etc.) Le désordre qui s’installe plus ou moins précocement est dû à la nature même du système.

2- Il ne peut y avoir de victime au sens où l’on entend cette référence aujourd’hui puisqu’il y a aucune intentionnalité, directe ou indirecte, en cause ; tout au plus cette victime-là serait analogue à celle que produisent les grands évènements naturels catastrophiques. C’est la faute à personne… La cause est dans le système et ce système nul ne le choisit. Il échappe à toute intervention.

3- Il ne reste plus qu’à observer le plus rigoureusement possible les traces physiques de cette désorganisation innée, ou acquise par le fait des maladies touchant le système neurovégétatif. Une invention en découle, celle de l’homme criminel dont les stigmates seraient repérables et avec eux les prédictibilités à court ou à moyen terme. Le corollaire en est l’invention contrastée d’autres criminels, sur la base d’une autre rationalité : ce qui fait l’occasion par rapport à ce qui fait référence un état ; le criminel-né et les autres. Cette perspective anthropologie a rompu avec un savoir fondé sur la prédestination, la vision philosophique et transcendantale ou morale du mal. Le mal est immanent à un système, à une pluralité de systèmes.

Si la science progresse de sa capacité à classer et à discriminer nul doute que ce savoir à ouvert un champ d’observations intermédiaires et rendu possible la concurrence d’autres approches.

4- Il n’y a pour cet homme-là, le criminel-né, le criminel atavique, guère d’autres solutions que de l’isoler des autres hommes. Il n’y a pas de traitements possibles. Mais cela rend possible de penser des dispositifs pour les autres hommes qu’un énoncé pénal vient définir pour les comportements illégaux (les non criminels-nés). Notons que ce sera un temps où s’invente le scepticisme à l‘égard des prisons et l’idée d’y substituer des peines ou des mesures instauratrice d’un autre état : prévention primaire et prévention secondaire.

 Récit 2- Objets : Plasticité et adaptation, criminel par adaptation interne et externe.

1- IL est possible de situer ce deuxième récit sur le fondement d’une plasticité de l’homme dans ses conditions biologiques et sociales. A l’hérédité statique fait place la notion d’adaptation et d’imitation en référence à ce que l’on pourrait nommer une hérédité dynamique. Ainsi prendra-ton comme hypothèse l’adaptation relative de la biologie au social, l’intra adaptation de la biologie à elle-même.

D’un côté, l’Homo Biologicus s’auto interprète et interagit dans ses propres possibilités ; le « biologique » est un système d’auto interprétation en vue d’objectifs d’équilibrage/ré équilibrage. De l’autre côté, c’est la plasticité de l’homme « moral », c’est l’imitation et ses lois, le rôle de la contagion, de la suggestion morale. Si l’homme apprend, ce qui est appris peut donner lieu à modifications et transformations.

2- A l’entropie d’un système s‘oppose une éventuelle néguentropie ; les circonstances sociales peuvent intervenir dans la modification des atavismes biologiques ou sociaux. Puisque les fonctions instinctives sont localisables il est aisément possible de penser une interaction rééquilibrante dans le système lui-même.

Notons que la connaissance des différents déterminismes, atavismes et sociaux, n’entament pas les conceptions sur la sévérité indispensable/exemplaire de la peine. Les recherches engendrées n’ont pas d‘effet sur la peine; la visée est essentiellement étiologique.

3- Il n’y a pas encore de pensée victimale. L’hypothèse d’une genèse criminelle est essentiellement conduite par un besoin sémiologique. La criminogénèse est celle du criminel et non de la personne dans le crime. Le criminel est toujours pensé comme une entité, absolue ou relative. On chercherait encore vainement l’impact des travaux pourtant déjà entrepris sur les effets des agressions subies et de leur destin.

 Récit 3- Objets : Normativités sociétales et phénomène criminel.

1- Ce qui se nomme criminologie rompt brutalement avec les implicites médico-légaux et aliénistes, socio-moraux. La réaction sociale pénale est l’organisateur catégoriel d’un ensemble d’actes classés crimes. Il n’y a moins des criminels que des déviants à une norme intrinsèque à toute collectivité, une norme allant de soi. Le déviant est de ce fait plus enjeux plus que victimes d’un conflit de pouvoirs et de domination. Que vaut alors une analyse qui s’interrogerait sur les motifs individuels du crime sinon de raisonner sur une hypostase, pire une aliénation des chercheurs à une idéologie conservatrice. Soit ce postulat : aucun mobile individuel ne donne une information valide sur les motifs réels d’une agression.

2- Le code pénal remplace les signifiants précédents : atavisme, biologie, auto adaptation biologique. Une même positivité rassemble pénalistes et sociologues : l’objet en est le comportement déviant manifeste. Le criminel comme phénomène criminel est né et avec lui la production sociale de la criminalité.

S’il y a des victimes, les stigmatisées/stigmatisables, ce sont celles produites par un système, dans un système. La sociologie est le territoire disciplinaire de cette négation de la personne au profit des faits sociaux traités comme des choses.

La norme et ses avatars fondent cette coupure épistémique. L’homme individuel sera dès lors un laisser pour compte tandis que travailleront les modalités normatives engendrées par une position à l’écart.

3- Deux orientations vont se rendre visibles.

– Une sociologie quantitative dont le fondement le plus explicite est socio-économique; le système fabrique ses déviants. La révolution introduite dans le système serait seule apte à modifier un état. Le moyen de transformation est essentiellement politique et subversif. La sortie d’une situation victimale (et victimaire) s’effectue par la lutte de groupes.

Une sociologie des émotions dont l‘intérêt va se porter sur les parcours, les carrières délinquantes l’intra-adaptatif à une condition faite sinon imposée. Interaction symbolique, construction groupale, parcours spécifiques. Le projet porte sur ce qui est fait de la norme par des groupes ou des individus qui vont transformer leurs conditions par le jeu qu’elle suppose. Passions comptables ou monographies renouvelées modéliseront les recherches et études des mises au travail sociologique.

Si l’analyse statistique se substituait aux examens médicaux-légaux, ici il s’agira de procéder à une analyse stratégique des parcours et de leurs trajets.

Le social est une scène dans laquelle les acteurs gèrent au mieux et selon des micro- normes leurs émotions, s’organisant « une qualité de vie », dans tous les cas travaillés par une auto cohérence dont il faudra discriminer les éléments structurels. Cette sociologie des interactions sera cependant celle qui est plus proche du dernier récit qui s’organise.

Une sociologie du phénomène criminel va de pair avec les sciences criminelles d’une discipline juridique, à travers le traitement de la sanction pénale, ses philosophies, de sa légitimité et des systèmes économiques textuels de peines, dans un code la hiérarchie des peines. Sociologie et droit pénal sont organiquement liés au registre de la gouvernance e très peu au traitement de la personne. Celle-ci ne peut être que de surplus. On conçoit qu’il ne puisse être question dans ce récit de criminologie ou de victimologie sinon comme accessoires, secondarisées ou fétichiques.

Récit 4- Objets : Elaborations subjectives. Vivre ensemble, co construction, vulnérabilité, pratiques de soi

 1- Ordonné sur la base d’élaborations subjectives ce dernier récit, situant sans aucun doute un état de la criminologie contemporaine emprunte à des courants de sciences humaines forts différents la notion d’une continuité entre violences subies/ violences agies etc., non point seulement comme on a pu le penser sur le mode mimétique d’une identification à l’agresseur (tel père tel fils.. harcelé harceleur…) mais sur la base des effets non élaborables, non transformables, des violences subies/agies et de leur contexte.

Il s’agit alors d’étudier des pratiques de soi élaborées et construites sur la base des effets d’une situation agie ou subie. L’on récusera la référence à des comportements, laissant le terme aux sociologues et juristes pour n’en percevoir que des lieux de stratégies, des pratiques de soi, des autres et du monde (criminelles) et non des comportements (criminels).

Les comportements sont des observables positifs, objet d’une capitalisation et d’un traitement typologique. Le genre « typologie » n’a de sens qu’à être un mode d’emploi en vue d’une gouvernance statique. La typologie n’implique pas de changement sinon en quantité. Le genre « les pratiques» sont des compositions subjectives en vue de concevoir le changement. De la même manière on distingue les pratiques de soi et les personnalités spécifiques, que celles-ci se développent par le biais de la psychopathologie(le DSM/CIM) ou par celui d’une éducation morale et psychologique inachevée ou déviée (la personnalité criminelle). La criminologie probationnaire quantitative en est un exemple dans ses propositions actuarielles ; elle ne suppose pas de changement normatif mais un abaissement des violences et désadaptations, reprenant par-là les perspectives métriques de la psychologie et la méthode des seuils.

2- Un site d’observation est privilégié, le vivre-ensemble et ses empêchements criminels et ou victimologiques.

La référence à la dangerosité (née du premier récit) est toujours présente dans une histoire qui a différencié la notion en deux sources différentes,  psychiatrique, inhérente à ce qui fait folie, non psychiatrique et dans ce cas se positivant en dangerosité criminologique. Plus empiriquement le débat se fait sur la prise de risques et la capacité à en estimer les conséquences. Sensibilité à la démesure, ce que l’on a traduit par toute raison gardée. Ce vivre ensemble comme capacité co existe avec la dimension de la raison ou de la volonté défaillantes. Et si tel est le cas il devient plus vite évident que si la dangerosité (d’un état statique) était la face comptable de la gravité morale d’un acte, les prises de risque inconsidérées (émanant de traits psychologiques et de leur éventuel renforcement par des facteurs addictifs) en sont l’autre versant, avec ou sans folie.

3- en définissant l’objet de la criminologie non plus par le phénomène criminel mais par une pratique de soi, des autres et du monde, dans un univers normatif, ce n’est plus d’un individu X anonyme dont il s’agit mais d’une relation, d’une co construction.

Comme en psychiatrie s’était inventé le délire à deux, la femme de l’alcoolique, etc. … ici c’est le couple pénal qui devient un organisateur criminel : non plus un état mais un système dynamique bipolaire. Une construction de choix ou d’options aurait trouvé de part et d’autre des protagonistes une complémentarité active et mortifère. Ce que traduit bien l’histoire des conceptions sur les violences conjugales (de la femme battue aux contextes conjugaux violents), ou encore sur le harcèlement (d’un individu dévoyé aux stratégies narcissiques). Avoir été choisi comme victime, choisir une victime prennent une toute autre dimension. Ce qui se disait en forme aléatoire s’esquisse en opportunités et dans le contrôle de ces opportunités. Le choix est une stratégie renvoyant éventuellement à une construction rigide, inamendable sauf intervention de tiers.

Interprétée à tort comme une dilution des responsabilités ou une culpabilisation de la victime tant sont dominantes l’interprétation pénale (les dimensions de la sanction pénale), psychopathologique (le modèle de la névrose) ou sociologique (la domination masculine), cette co construction rend possible l’analyse des liaisons impossibles (des mises en dangers, de soi, de l’autre) et de leur réification criminelle, de la durée des situations d’auto et d’hétéro destructions psychiques.

4- Un vaste champ conceptuel et praxéologique s’ouvre à partir de ces considérations. La dangerosité est une donnée construite sur la base d’une série d’occurrences perceptibles. Son diagnostic traduit un état de fait et nullement sa genèse, et notamment lorsqu’elle est criminologique. Pour penser celle-ci un autre pas est à franchir, l’hypothèse d’un état persistant de vulnérabilité aux effets singuliers. La violence criminelle s’y développe sur un mode exploratoire et mimétique. Ce n’est pas une répétition, c’est une tentative de subversion, répétée, vouée à l’échec parce qu’incapable de se séparer de ses conditions originaires. On ne peut en éliminer la fonction exploratoire, sous prétexte que rien n’aboutisse. Que rien n’aboutisse se dira en référence à la mémoire traumatique. Que rien ne se rappelle ou que la pensée se disloque à la moindre tentative d’approche s’énoncera en dissociation traumatique ; et avec l’hypothèse de cette dissociation, les retentissements : amnésie, violences et agressions, positions suicidaires, automutilations, structurations psychopathologiques toujours aux limites. Où l’on dresse l’atlas comportements qui décrivent tantôt des positons de criminels tantôt des positions de victimes.

Un autre saut épistémique est rendu nécessaire ; comment définir et interpréter la place (le statut imaginaire) et la fonction (un système d’attente) des protagonistes dans un système vulnérant. C’est dans ce renouveau qu’à partir de champs extrêmement différents se sont inventées, par exemple, la résilience comme la désistance. Si la désistance comme issue et résistance à la réitération d’une pratique infractionnelle vient rendre compte de la manière dont se réinvestit une présence ratée, elle est aussi issue à la persistance d’une néo-réalité envahissante et persécutrice (une présence en trop) productrice des états psychiatriques, des échecs existentiels ou des positions victimales, comme des échappée criminelles (victimaires), des malaises psychosomatiques (polymorphisme et non comorbidité). Si la résilience a pu faire barrage à destruction intime et empêcher une issue dans des pratiques d’auto ou d’hétéro destruction elle a de façon corollaire contribué à fermer, souvent jamais, d’autres proximités avec soi-même et les autres.

5- On a vu le comportement se transformer en pratiques de soi, des autres et du monde ; ce qui se dit recours à l’acte comme effet de manque de mentalisation va décliner en variantes hétérogènes puisque l’on y distinguera ce qui relève d’un positionnement cyclique ou d’un positionnement de rupture d’avec un état intolérable. De la passivité à l’activité, de la réparation à la destruction, du passage à l‘acte et de l’acting out, le processus intime d’un acte ou d’une action, dans ce chassé-croisé agressologique/ victimologique vient bouleverser les évidences généralisantes et à l‘emporte-pièce, esthétiques (l’énigme du passage à l’acte) ou positives (la métrique actuarielle). Il devient dès lors possible de penser une intelligence de l’acte bien avant sa forme symbolique.

Que ce recours s’inscrive dans l’espace agressologique/victimologique rend possible de décrire et de prendre en compte des figures de victimité, de survictimation dont les incidences sont parfois pénales, parfois psychiatriques. Des parcours victimaux vont être approfondis, intra familiaux, intra scolaires, intra entreprise, liés aux dynamiques sectaires, à l’usage terroriste des croyances, à l’usage toujours destructeur du lien social et des intégrités psychiques. Les intimidations agies ou subies, leur mode opératoire réinterrogé au vu des savoirs psychopathologiques développés permettent les analyses des trajets de destruction set leur cible privilèges, les abus de confiance et d’autorité, les atteintes spécifiques sur les climats et ambiances sociétales.

Là où les criminologies de homme criminel, du phénomène criminel secondarisaient par « nature » la position victimale la criminologie contemporaine (Agressologie/Victimologie) entre dans une nouvelle conceptualisation : le rapport Victimant/Victimé, Vulnérant-Vulnéré, dont chacune des places peut être occupée à des moments différents par la même personne, sur la base d’un axiome existentiel (injonction à être sur une décision subjective) créateur de néo réalités ou d’une logique de positions « étranges ».

Issues

Serait-ce dire et affirmer que la victime au sens légal ou social général occupe désormais le devant d’une scène criminologique et plus largement de la scène sociale ? Peut-on parler comme certains d’une fureur sanitaire nouvelle ou du dévoiement du procès pénal ? Ce serait encore là naturaliser un mouvement de réformations qui en atteignant les grands territoires disciplinaires et professionnels provoquerait leur ire. Dans ce mouvement nous y voyons à la fois l’effet d’un doute plus général sur les légitimités du savoir construit, des pratiques en cours et un mouvement de fond des oubliés-sacrifiés de l’histoire officielle (dont la formule sacrificielle est passons à autre chose là où le Victimé ne cesse de revenir sur ce qui s’est jamais dépassé). Les constructions victimologiques sont des modes exploratoires du lien social, en termes de réciprocité et de mutualité, de réciprocité et de mutualité, de dons et de dettes. Elles sont une autre façon d’interroger au quotidien, la responsabilité et ses institutions, ce à quoi elle donne droit, ce par quoi chacun encourt une rétribution. Rien n’est pas proche de ce champ d’interrogations et d’explorations que le renvoi à la sanction.

Les constructions agressologiques comme les constructions victimologiques peuvent être lues et entendues comme des offres de remodelages de corps professionnels, de pratiques professionnelles, de refondations de services ou d’institutions. Des renouveaux conceptuels sont à attendre, d’autres modèles de changement sont à encourager. En Agressologie comme en Victimologie rien n’est plus insistant que la question, que veut dire changer ?

Loïck M. Villerbu

 Rubrique criminologie

Professeur émérite, Psychologie et Psycho-criminologie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *