LE CORPS N’OUBLIE RIEN : LE CERVEAU, L’ESPRIT ET LE CORPS DANS LA GUERISON DU TRAUMATISME

NOTES DE LECTURE

Bessel van der KOLK, Le corps n’oublie rien: le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme, Paris, Albin Michel, 2018, 592 p (traduit par Aline Weil)

BVK est professeur de psychiatrie à l’Université de Boston. Il a fondé le Trauma Center de Boston

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Après avoir décrit ce que la psychotraumatologie doit à l’observation des vétérans, BVK s’est intéressé très tôt aux victimes de violences familiales dont l’inceste, ce qui n’est pas le cas des psychiatres militaires pour des raisons évidentes de recrutement des patients. Il cite ses collègues américains, cités dans la bibliographie, qui ont fait progresser la compréhension neurobiologique du psychotrauma en étudiant le rôle que jouent les perturbations des hormones de stress induites par un ou des événements traumatiques (ET)

BVK regrette : « La maladie mentale est aujourd’hui considérée comme un dérèglement du cerveau, un déséquilibre chimique (p 46) ». 12,4% des enfants maltraités placés dans des familles d’accueil aux Etats-Unis prennent des antipsychotiques contre 1,4% des autres enfants (p 60). Il considère que les psychotropes largement promus par l’industrie pharmaceutique ne sont qu’un traitement d’appoint.

Il décrit de façon claire et imagée les apports de l’imagerie médicale dans la compréhension du fonctionnement du cerveau droit et gauche, déconnectés l’un de l’autre, et surtout le fonctionnement du cerveau émotionnel, le plus primitif, qui n’est plus contrôlé par le néocortex après un ou des ET. Sa démonstration est agrémentée de schémas très clairs qui aident le lecteur à y voir clair dans le déferlement d’informations qui circule sur ce sujet hyper médiatique. Il explique : « La dissociation est l’essence même du traumatisme. L’expérience est clivée, fragmentée : les émotions, les sensations et les pensées qui sont liées à l’ET prennent une vie autonome (p 96) » et de ce fait : « Le traumatisme qui avait commencé “hors de soi” se joue maintenant sur le champ de bataille du corps, en général sans lien conscient entre ce qui a eu lieu autrefois et ce qui surgit soudain en soi (p 98). » Il convient dès lors d’aider les patients à restaurer les structures cérébrales mises hors-jeu par le ou les ET en modifiant« leur paysage sensoriel interne (p 109) » pour qu’ils vivent dans le présent, ce que font les médecines traditionnelle orientales.

BVK aborde la gestion des émotions liée au fonctionnement du système nerveux autonome. Le système parasympathique vagal dorsal, très développé chez les mammifères, contrôle la vie sociale. En cas de menace, le système nerveux sympathique prend le relai pour fuir ou combattre. Au-delà, le système vagal ventral, dépendant du cerveau reptilien, prend les commandes : c’est la dissociation, l’effondrement « dans une attitude de fermeture chronique (p 124) ».Il rappelle à cette occasion que « Le soutien social est le plus puissant rempart contre le bouleversement du au stress et au traumatisme (p 116) ».

S’appuyant sur les travaux de Damasio, il poursuit sa démonstration en expliquant que c’est la « conscience subtile des états intracorporels ( p 136) », sous la dépendance du cortex préfrontal médian, qui permet de contrôler sa vie, c’est à dire d’être autonome. Mais dans la mesure où les psychotraumatisés « se sentent sans cesse en danger dans leur corps (p 137), » ils doivent malencontreusement recourir à une régulation externe (médicaments, psychotoxiques, relations de dépendance) pour contrôler leurs peurs « viscérales ». Etant incapables d’exprimer leurs émotions (alexithymie), ils se déconnectent (dépersonnalisation) et développent des troubles somatiques variés bien mis en évidence par l’ACE study de Vincent Felitti et Anda (1998).

Plutôt que prescrire des médicaments, BVK propose d’aider le psychotraumatisé à « Fraterniser avec son corps (p 144) » et à « entrer en contact avec soi et avec les autres (p 146). » Revenant longuement sur les conséquences des maltraitances faites aux enfants, BVK rappelle les travaux de Bowlby sur l’attachement et ceux de Winnicott sur l’édification d’un sentiment de sécurité et d’identité dont sont dépourvus les enfants qui n’ont pas eu une  « mère suffisamment bonne ». Il décrit les expériences de Mary Main qui a enrichi les connaissances sur l’attachement. La plupart des enfants et une grande partie des adultes vus en psychiatrie présentent un attachement désorganisé qu’il appelle « la peur sans solution. » A l’âge adulte, ces 15% de sujets ont bien souvent un sentiment instable du moi, une impulsivité autodestructrice, des conduites suicidaires et des troubles dissociatifs, ces derniers s’installant très tôt et n’étant pas uniquement consécutifs à la maltraitance. Ainsi, « le traitement des traumatisés ne doit pas seulement porter sur les traces d’ET mais sur la dissociation et la perte d’autorégulation qui sont la conséquence du manque d’écoute, d’affection et de soins réguliers dans l’enfance (p 173) » en restaurant la synchronie, c.-à-d. en les aidant à être en phase avec soi et avec les autres, ce qui est difficile dans la mesure où la maltraitance mine la confiance que les patients s’accordent à eux-mêmes et aux autres, y compris à ceux qui veulent les aider.

Avec Judith Herman, BVK est un des premiers à avoir fait un lien entre les maltraitances et les troubles de la personnalité de type borderline qui sont responsables d’une épidémie cachée (p 201) par toutes sortes de diagnostics psychiatriques et /ou somatiques, alors qu’il s’agirait d’un Etat de stress post traumatique complexe. Il développe l’aventure scientifique qui a permis de relier les troubles de la personnalité avec les maltraitances subies dans l’enfance. Il raconte comment le Dr Vincent Felitti et son collègue Vincent Anda ont compris que l’obésité était corrélée à l’inceste et surtout comment ils ont réalisé la fameuse et fondamentale ACE Study qui fait le lien entre de multiples troubles et maladies et les expériences négatives de l’enfance (p 201-208). A ce sujet, il explique que les recherches génétiques n’ont pas permis de trouver une prédisposition génétique au trouble de stress post traumatique. Il cite les études de Meaney et de Szyf pour qui : « des changements corporels majeurs peuvent non seulement être créés par des substances chimiques ou des toxines mais par la manière dont le monde social parle au monde programmé (p 213), » ce que confirment de multiples travaux menées sur des singes qui éclairent les vieilles questions sur l’inné et l’acquis : « Pour peu qu’ils (les singes) soient bien soutenus, même si les parents ont des vulnérabilité génétiques, ils peuvent transmettre cette protection à la génération suivante (p 216). »BVK revient largement sur la déception consécutive au refus d’inclure le Trouble de traumatisme développementdans le DSM 5, malgré les nombreux travaux du Réseau National sur le Stress post traumatique chez l’Enfant (RNSTE) sous prétexte, selon le président du sous comité du DSM, qu’il s’agirait « plus d’une intuition qu’un fait fondé sur la recherche (p 223) ». Ils dénoncent le manque de fiabilité de la recherche en psychiatrie et psychologie qui rejette les conditions et relations sociales pour ne prendre en compte que les facteurs endogènes biologiques et génétiques. La prise de conscience de ce problème permettrait pourtant de stimuler la recherche et de mettre en place des politiques de prévention en aidant les familles en difficulté à mieux élever leurs enfants dans un « environnement sain et prévisible (p 234) ».

BVK aborde la fiabilité des souvenirs traumatiques et de l’amnésie dissociative. Il revient sur le problème des souvenirs refoulés, objets d’un déni qui fait constamment débat depuis Pierre Janet et Sigmund Freud, bien que l’amnésie dissociative soit prise en compte depuis la parution du DSM-III en 1980. Il cite des études qui objectivent que l’amnésie totale des souvenirs d’agressions sexuelles subies dans l’enfance atteint de 19 à 38% des cas (Linda Williams, 1970). Il conteste l’intérêt des études faites en laboratoire et remarque que s’il est facile de créer des faux souvenirs, ceux-ci« n’expriment jamais la terreur viscérale qu’éprouverait réellement un enfant égaré (p 263). » Mais quoi qu’il en soit, la recherche confirme que : « les souvenirs traumatiques sont foncièrement différents des histoires que l’on raconte sur le passé. Ils sont dissociés : les sensations qui entrent dans le cerveau pendant le traumatisme ne sont pas réunis de manière à former un récit, un épisode autobiographiques (p 266) ».

Dans la seconde partie de son livre, tirant les enseignements de la recherche et de son expérience clinique, BVK aborde « Les voies de la guérison » : « L’essentiel quand on veut surmonter un stress traumatique consiste à rétablir l’équilibre entre les cerveaux émotionnel et rationnel pour pouvoir se sentir maitre de ses émotions et diriger sa vie (p 279). » Le psychotraumatisé doit par conséquent « pactiser avec son cerveau émotionnel »avant d’être en mesure d’aborder le ou les ET. Il insiste sur la nécessité de faire appel à un professionnel formé en déplore une nouvelle fois que « les écoles thérapeutiques occidentales qui s’appuient sur la “talking cure” et les médicaments, ont prêté peu d’attention à l’autorégulation (p 282). »

Il affirme que les thérapies d’exposition ou de désensibilisation systématique promues par les thérapies cognitivo-comportementales, malgré le grand nombre d’études positives les concernant, ne sont pas efficaces, notamment pour les sujets gravement traumatisés. Constat identique pour les médicaments que l’on doit associer à d’autres thérapies.

Il estime que : « La voie de la guérison est le chemin de la vie (p 308). » Si la parole lui parait nécessaire pour briser le déni, BKV estime qu’ « une cure par la parole se heurte tout de suite aux limites du langage (p 319) », l’humain présentant deux formes de conscience de soi coupées l’une de l’autre, siégeant dans deux parties différentes du cerveau. La première est autobiographique rationnelle. La seconde, fondée sur les sensations physiques, siège dans le cortex préfrontal médian et peut seule influer sur le cerveau émotionnel. Ainsi, c’est « lorsqu’on suit les voies intéroceptives que les choses commencent à changer (p 322) » parce que « le corps est porte paroles ».Il pense que le recours à l’écriture automatique est plus facile que la parole mais reconnaît l’utilité des groupes de paroles : « un cadre où exprimer sans risque la douleur du traumatisme (p 330). »

BVK estime que l’EMDR auquel il concerne vingt pages, est efficace comme l’a démontré la recherche. Il considère qu’il ne s’agit pas une thérapie d’exposition mais d’intégration des souvenirs traumatiques qui permet de débloquer le processus associatif.

Il consacre dix huit pages au Yoga qui apprend à habiter son corps en modifiant la variabilité de la fréquence cardiaque (VFC) mais surtout en améliorant « les problèmes d’excitation dus au traumatisme – et spectaculairement les rapports des sujets à leur corps (p 364). » Les neurosciences confirment que la méditation intensive exerce un effet positif sur les zones cérébrales qui sont cruciales pour l’autorégulation physiologique, ce que confirme une étude en cours que son équipe réalise sur six femmes gravement psychotraumatisées, après vingt séances de yoga.

BVK aborde l’intérêt d’aider un psychotraumatisé à restaurer ce qu’il appelle son Self qu’il définit comme « un moi profond, un état de pleine conscience à partir duquel on peut observer le traumatisme (p 380). » La “thérapie du système familial”mise au point par Richard Schwartz permet, selon lui, d’aider le Self à reprendre le leadership sur les parties dissociées et toxiques du moi qui fonctionnent sur des hypothèses et des croyances obsolètes.

Il consacre les dernières pages de son ouvrage à diverses thérapies corporelles dont le Pesso Boyden System Psychomotor (PBSP). Il propose d’ « Appliquer les neurosciences pour rétablir les circuits du cerveau régi par la peur »en utilisant le neurofeedback qui « change les modes de connectivité du cerveau (p 430). »

BVK termine son passionnant ouvrage en recommandant d’utiliser les rythmes collectifs (rituels, musique et danse) et le théâtre qui « développent tous l’échange et l’autonomie »pour soigner les psychotraumatisés.

En conclusion, il incite les soignants à faire preuve d’audace en renonçant aux thérapies classiques qui seraient peu efficaces pour traiter un problème de santé publique à tort négligé.

L’ouvrage se termine par une bibliographie très complète des auteurs anglo-saxons et européens dont plusieurs ouvrages en langue française.

Avertissement: cette note de lecture est un compte rendu qui essaie d’être le plus objectif possible. Elle n’est pas une lecture critique.

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