LES DIFFICULTES A TRAITER LE PSYCHOTRAUMATISME EN ALGERIE : L’EXEMPLE DE L’EHS DRID HOCINE (ALGER)

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Pr Hakima Souki

  • Chef d’unité, EHS Drid Hocine-Alger
  • Maitre de conférence à la faculté de médecine d’Alger

Dr Koula Bakir Ammour

  • Chef d’unité, EHS Drid Hocine-Alger
  • Maitre assistante à la faculté de médecine d’Alger

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L’ORGANISATION DU SOIN ACTUELLEMENT EN ALGERIE

 Dans le secteur public, l’exercice de la psychiatrie à Alger s’effectue selon une organisation vielle de plus de quarante ans. Alger comporte deux secteurs « EST » et « OUEST ». Chacun de ces secteurs comporte un EHS (établissement hospitalier spécialisé) en psychiatrie et un service de psychiatrie d’urgence au sein d’un centre hospitalo-universitaire (CHU). Les EHS ont respectivement une capacité d’environ 200 lits et possèdent chacun des consultations et une permanence intra-muros assurés par les différents professionnels de santé de l’institution.

Une dizaine de consultations dépendantes soit de l’EHS soit de la direction des structures de santé (DDSS), sont implantées en périphérie, au plus près du lieu de résidences des usagers.

La sectorisation est strictement observée à l’ouest d’Alger, alors qu’à l’Est sont accueillis des patients venant parfois de l’extrême sud du pays. La politique du secteur « EST » s’est toujours orientée vers l’idée de considérer l’EHS Drid Hocine comme un hôpital « régional », malgré le manque de professionnels de santé et d’infrastructures spécialisées pour une population qui avoisine les quarante millions d’habitants.

Depuis notre installation en 1994 en qualité d’hospitalo-universitaire, nous avons assuré nos obligations d’enseignant, d’encadrant, de soignant au lit du malade, mais également et surtout auprès des patients en ambulatoire et parmi eux des victimes de violence terroriste. Ceci parait à première vue naturel à ceci près que la charge de travail hospitalière prime sur l’activité universitaire pour différentes raisons :

  • les consultations de l’ESH, essentiellement destinées au suivi des malades chroniques, sont débordées (jusqu’à 30 patients par jour et par médecin) et ne laissent que peu de place pour les autres pathologies tels que les troubles de stress post traumatiques ;
  • les consultations périphériques se trouvent dans la même situation ;
  • Les demandes « psy » prennent de multiples visages et passent par des circuits variés.
  • la demande de soins de plus en plus importante et diversifiée et les réticences en rapport avec les tabous, complexifient l’attitude à adopter et exigent des efforts considérables au quotidien, ainsi qu’une adaptation perpétuelle au cas par cas qui va bien au-delà du cadre institutionnel formel. Compte tenu du contexte, ces prises en charge trouveraient davantage leur place en consultation de ville, mais les psys du secteur privés se plaignent, pour la plupart, d’un manque de temps et d’une perte de gains car le traitement des victimes de terrorisme, chronophage, n’est pas centré sur la prescription médicamenteuse et la psychoéducation.

Alors, comment s’organiser pour faire face à la demande ?

Quelles sont nos compétences ?

Qu’avons-nous apporté à ce système depuis vingt ans ?

 LE SOIN EN PSYCHOTRAUMATOLOGIE

 Grâce un savoir acquis par l’expérience et des formations, les professionnels ont adjoint à la consultation hebdomadaire formelle, une consultation spécifique réservée patients psychotraumatisés.

Cet espace aux exigences plus étendus (temps, contexte) s’est quasiment imposé comme un continuum du travail entrepris sur le terrain depuis la fin des années 1990.

Une formation aux thérapies familiales et pratiques de réseaux a permis de créer un autre espace pour les familles et les couples.

Des formations universitaires en TCC et EMDR ont abouti à la création d’une consultation pour les troubles anxieux.

Le plus difficile été de coordonner ces activités « supplémentaires » avec le reste des activités formelles. C’est pourquoi ces différentes consultations souffrent d’un essoufflement progressif car les soignants sont rattrapés par leurs autres fonctions qui entrainent des changements et des irrégularités dans le calendrier, obligeant à « jongler » continuellement avec les rendez-vous. D’autre part, les soignants isolés, ne bénéficiant pas de « débriefings » et de supervisions, sont menacés par l’épuisement professionnel.

Pire, ces consultations sont personnes-dépendantes et ne s’inscrivent pas dans un cadre formel. Malgré les éloges des uns et des autres, elles sont peu valorisées sur le plan administratif. La pérennisation de ces activités est tributaire d’une ressource précieuse, un « réseau informel » associant des thérapeutes du secteur public et du secteur privé, parties prenantes dans ces thérapies complexes. A titre d’exemple, une patiente borderline en difficultés sévères présentant des antécédents traumatiques peut bénéficier d’une thérapie TCC dispensée par un psychiatre du secteur public et d’une thérapie familiale assurée par des thérapeutes du privé.

 CONCLUSION

 L’absence de consultations spécialisées clairement identifiées et identifiables dans le secteur public, nous renvoie aux défaillances du modèle organisationnel officiel.

Le recours au réseau informel, public-privé, constitue la planche de salut pour les usagers mais aussi pour les praticiens.

Ce réseau qualifié de provisoire, fragile car personnes-dépendantes, s’avère cependant solide et se maintient dans le temps. Faut-il pour autant s’en contenter ? Quels sont les enjeux réels ? Est-il vraiment judicieux de penser que sa légitimité dépendrait de son officialisation ? Tant de questions qui nous semblent intéressantes, nécessaires, mais en attente de réponses qui tardent à venir. Le débat et la réflexion sur cet épineux sujet nous interrogent continuellement sur la nécessité d’une révision voire d’une réorganisation urgente de la politique de santé dans le contexte algérien.

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