L’INCANTATION SADIENNE ENTRE LA FORCE ET LE DROIT

tzitzis

Marc MAURISSET, Institut de Criminologie Université Paris II Panthéon-Assas

NOTES DE LECTURE

Stamatios TZITZIS, L’incantation sadienne entre la force et le droit, Presses de l’Université Laval, collection Dikè, 2016, 259 p.

 Stamatios Tzitzis – directeur de recherche à l’Institut de Criminologie et l’Insiitut d’Hisoire du Droit de l’Université Paris II, Panthéon-Assas, et chargé de cours à Paris II, Paris V (Laboratoire d’Etnique médicale), à ICP et à l’ICES – publie son dernier ouvrage intitulé L’incantation sadienne, entre la force et le droit.

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Au premier abord, on peut penser qu’écrire sur Sade n’est pas une tâche aisée. En effet, le marquis fut un homme décrié pour son mode de vie et ses idées extrêmes. Ainsi Pasolini, dans son film “Salo ou les 120 journées de Sodome” transpose Sade dans l’Italie fasciste, où le mot d’ordre est le libre accomplissement de ses pulsions. Mais en balayant, certes avec violence, les préjugés moraux, l’œuvre de Sade remet en cause l’ordre même des choses et nous confronte à un néant ténébreux, vertigineux. Comment mettre en lumière la révolution de la représentation ouverte par les textes de l’écrivain? C’est à cette tâche que s’est employé Stamatios Tzitzis, dans un ouvrage qui prend le soin d’exclure de sa conduite tout penchant de voyeurisme. Il va s’agir de mettre en exergue “les rapports étroits entre l’hédonisme inavoué qui subjugue l’homme et le fort penchant de domination qui détermine la conduite humaine dans ses manifestations“.

Il va donc s’agir d’une véritable plongée au coeur de la philosophie du marquis de Sade (1740-1814), qui fut un romancier, philosophe et homme politique très controversé en son temps. Bien qu’on ait pu décrire un personnage “violent”, “obscène” et “se sentant appartenir à une classe supérieure”, il n’en reste pas moins que l’étude de son oeuvre se révèle riche d’enseignements. C’est cet aspect sans doute trop méconnu de la philosophie de Sade que Stamatios Tzitzis met en avant dans son livre.

L’Homme sadien, produit de la nature et maître de l’univers

L’ouvrage va d’abord à la source de la philosophie de Sade. Selon le marquis en effet, tout est nature mais la nature n’est la source de rien. Entendons nous. La nature existe, mais elle est totalement déconnectée de l’idée d’une quelconque morale politique. La nature est une matière en mouvement, qui est autonome et s’auto-génère. Sade nie avec conviction l’idée d’une nature créée ex-nihilo par un Dieu fondateur. Il rejette toute prisme transcendantal.

Stamatios Tzitzis décrit le marquis comme un “rationaliste athée“. En effet, le philosophe rejette les théories du droit naturel, selon lesquelles il existerait un ordonnancement et un équilibre idéal de la nature, équilibre qui serait projeté sur la vie sociale.

Quelles sont alors les conséquences d’appréhender la nature par ce biais ? Contrairement à la philosophie platonicienne, qui voit le cosmos comme un “tout” qui doit tendre vers le Bien, Sade avance que personne ne peut troubler l’économie ni empêcher le fonctionnement des lois de la nature. De cette idée découlent des conséquences fondamentales qui donneront son empreinte à Sade.

D’une part, Sade transpose sa vision de la nature aux rapports sociaux. L’idée de rapports de forces est omniprésente chez lui. C’est notamment pour cette raison qu’il justifie la supériorité des hommes sur les femmes, qu’il fonde tout simplement sur la force physique. Ici s’inscrit un rapport de domination évident, rapport dont Sade n’arrivera jamais à se départir. Stamatios Tzitzis met bien en avant cet aspect lorsqu’il évoque l’autorité du Prince. S’inspirant de Machiavel, Sade loue la figure autoritaire du seigneur, qui doit faire preuve “d’audace, d’invention créatrice et de génie propre à la cruauté“. Le seigneur méprise les faibles dans leur condition. Sade prend ici le contrepied d’Epicure, qui voulait protéger l’homme modeste dans sa sérénité.

D’autre part, Sade casse le mythe du contrat social issu de la philosophie des Lumières. Une partie importante de l’ouvrage est consacrée à cette problématique. Pour l’auteur, l’ordre entier de la nature obéit à l’inégalité des forces qui forment l’inégalité des espèces et des classes. Par leur privilège de naissance, les classes dominantes exploitent les classes dominées. Tout est manichéisme: il y a seulement des surhommes et des sous-hommes. Par-delà, Sade rejoint quelque peu l’état primitif de nature décrit par Hobbes. Or, à la différence du philosophe anglais qui prône un égoïsme éthique, le marquis avance que les passions et les pulsions empêchent le pacte social. Il décrit l’individualisme comme un égoïsme psychologique: l’individu doit poursuivre son intérêt personnel puisqu’il est fait ainsi par la nature. L’Homme existerait, in fine, par lui et pour lui-même.

Sade, enfin, ne croit pas en l’Etat républicain, ou en tout cas en ses fondements issus de la Révolution française. Comment voulez-vous fonder une République vertueuse alors qu’elle est née par le crime et par le sang? C’est l’hypocrisie révolutionnaire dépeinte par le philosophe. En effet, encore aujourd’hui, l’Etat en paix se perpétue par la guerre et le crime qu’il commet sur ses ennemis. La république vertueuse ne se maintiendra que par beaucoup de crimes (page 206).

L’égoïsme comme source de maximisation des plaisirs

Sade est un égoïste. Nulle âme est immortelle. Ainsi, lorsque l’heure de la mort approche, le marquis incite chacun à maximiser encore plus ses plaisirs et ses pulsions immédiates. L’homme est un utilitariste hédoniste. Pas l’hédonisme de Platon, mais celui qui ne s’intéresse qu’aux modalités de la perception. Stamatios Tzitzis fait une comparaison passionnante – c’est mon passage préféré du livre – avec le personnage de Dom Juan dans le chapitre 9.

Pour Sade, il faut se placer au-dessus de la loi morale et donner libre cours à tous ses plaisirs, même les plus cruels. L’effusion du sang n’est pas condamnée. L’égoïsme va ainsi jusqu’au sacrifice de l’autre.

C’est ainsi que pour Sade, l’Humanisme est une faiblesse. Bourreau et victime ne doivent pas se regarder, car c’est à travers le regard que passe la compassion (Lévinas). La formule de Sade est révélatrice: “d’abord nous, et les autres ensuite, voilà la marche de la nature“. On pense alors au célèbre ouvrage du philosophe allemand Max Stirner qui, dans l’Unique et sa propriété, fait l’apologie d’un individualisme paroxystique selon lequel le monde nous apparaît à travers ce que nous percevons et ressentons.

Enfin, Sade est un libertin et affirme la souveraineté de l’Homme sur son corps: c’est le pouvoir de la jouissance

Leçons de philosophie pénale

Le chapitre 5 du livre est consacré à cette thématique. L’auteur dépeint les visions contradictoires entre Sade et les Lumières. Sade rejette l’éthique au profit de l’esthétique. Va alors apparaître une des thèses les plus controversées du marquis: le crime comme outil de renouvellement de l’ordre des choses. De prime abord, une réaction d’hostilité et d’effroi s’empare du lecteur. Or, il faut nuancer le propos. En effet, Sade rappelle que le monde prend naissance avec le pêché d’Adam et Eve et déploie son avenir avec le meurtre d’Abel commis par Caïn. Le meurtre maintiendrait l’équilibre de la nature et contribuerait à la transformation de la matière. Chez Durkheim et, dans une moindre mesure, chez Marx, la valeur positive du crime est présente. Pour le premier, le crime a une “utilité sociale” en ce qu’il permet de mettre en place des systèmes de soins pour les criminels ainsi que des mesures de prévention. Or Sade va plus loin: la loi naturelle serait cruelle, donc le criminel doit se montrer implacable. Le plaisir serait alors de contempler sa victime dans un état de souffrance et de douleur. Stamatios Tzitzis écrit, pour faire état de cette approche, que “la vie tire son sens de la perpétration du crime qui se dévoile comme l’acte le plus méritant de l’homme” (page 99). On voit ici les prémices de l’anarchie.

Enfin, Sade associe le crime au progrès du monde. Ce progrès nécessiterait plus que le droit: la violence. Le crime est promoteur de culture et ce n’est que par le crime qu’une société se conserve.

Le crime nous permet d’évoquer le chapitre 12 consacré à la “banalité du mal”, expression empruntée à Hannah Arendt. Stamatios Tzitzis se pose la question en ces termes: “est-ce que le mal existe ou ce que l’on appelle mal est l’absence du bien?“. À travers l’exemple d’Eichmann, l’auteur va, par une construction passionnante, tempérer certaines idées pré-conçues. Voyez plutôt: “N’est-ce pas à force de meurtres que Rome est devenue la maîtresse du monde?“. Il s’agit évidemment seulement des meurtres occasionnés par les guerres. Stamatios Tzitzis rappelle toutefois que les instincts naturels doivent être maîtrisés par la raison et contrôlés par la conscience.

Réflexions sur l’homme dans la postmodernité humanitariste

Le livre se termine par le chapitre 13 et une réflexion sur l’existence. Nous en livrons seulement quelques éléments. La postmodernité, à sa manière, prône l’émancipation morale de l’individu en vue de la libération des préjugés. C’est ce que voulait Sade. L’autodestruction est toujours présente aujourd’hui car on tuerait au nom de la démocratie et des libertés.

La domination des forts sur les faibles n’a pas disparue, bien au contraire. Inégalités, injustices, intérêts financiers. Selon l’auteur, “la crise cache l’opulence des hégémons tout en désignant la misère des peuples et notamment des plus vulnérales“. Sade ne disait pas autre chose en son temps!

Ainsi, Stamatios Tzitzis conclut son ouvrage en louant la vision “prophétique” de Sade sur la société d’aujourd’hui, et notamment sur l’asservissement des plus faibles. Parce qu’il n’était pas un dogmatique, le philosophe livre un regard éclairé et éclairant sur notre époque. Apollinaire disait de lui qu’il était l’esprit le plus libre qui n’ait jamais existé. Et c’est bien cette liberté qui donne aux propos de Sade un intérêt tout particulier qui rend la lecture de cet ouvrage très séduisante.

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