PRISE EN COMPTE ET COMPREHENSION DU TROUBLE DE STRESS POST TRAUMATIQUE COMPLEXE DES JEUNES CONFIES A L’AIDE SOCIALE A L’ENFANCE : ETUDE DES PRATIQUES ET REPRESENTATIONS D’ASSISTANTS FAMILIAUX DE CORREZE

 

 

 

 

 

Dr. Marie LASAIRES

Sous la Direction du Dr Daniel DELANOË

  • Psychiatre Anthropologue
  • Laboratoire Éducations et Pratiques de Santé Université Paris 13 Sorbonne

INTRODUCTION

Par essence, la pratique en pédopsychiatrie, est globale et transdisciplinaire. L’expérience montre que cette discipline se trouve à la croisée des champs sanitaire, social et judiciaire. Parmi les patients fréquentant les services de consultations ou d’hospitalisation de pédopsychiatrie, on retrouve une part importante de mineurs bénéficiant d’une mesure de protection [1].

Selon l’observatoire national de la protection de l’enfance, en 2016, le nombre de mineurs bénéficiant d’une mesure relevant du dispositif de protection de l’enfance était estimé à 299 600 sur la France entière, soit 20,4 ‰ des mineurs [2]. Parmi ces mineurs, certains ont été exposés de façon prolongée et répétée à des événements traumatiques majeurs, et, ou à des carences et des négligences graves. Une partie d’entre eux développeront des troubles psychotraumatiques de type II, que l’on nomme aussi Trouble de Stress Post Traumatique Complexe (TSPT Complexe), ou troubles de développement traumatique ou encore Disorder Extrem Stress Not Otherwise Specified (DESNOS). La donnée essentielle de cette notion quelle que soit son appellation, est la spécificité de la vulnérabilité de l’enfant face à des événements traumatiques. Il y a chez l’enfant, contrairement à l’adulte, un double niveau d’impact de l’événement traumatique, l’atteinte directe de son psychisme et l’atteinte de son processus de développement dans toutes ses composantes. L’exposition à des traumatismes répétés sur de longues périodes contraint l’enfant à un effort d’adaptation à des conditions anormales d’éducation, son fonctionnement global est modifié par cet effort et c’est toute la construction de sa personnalité qui est remaniée et entravée. Il en découle des troubles émotionnels, somatiques, comportementaux, cognitifs et relationnels, des attentes et des croyances erronées vis à vis de soi, des autres et du monde, extrêmement handicapants [3,4]. L’arrêt de l’exposition traumatique et les mesures de protection ne suffisent pas à amender les troubles qui sont le témoin de perturbations durables de la personnalité. L’apaisement ne peut s’envisager que par le maillage étroit d’accompagnements pluridisciplinaires associant les mesures de protection socio-éducatives et judiciaires à des soins psychiques spécifiques. Par ses particularités étiologiques, cliniques et thérapeutiques, le TSPT Complexe de l’enfant ou de l’adolescent est archétypal de ce que la pratique pédopsychiatrique se doit d’être et par conséquent il est également révélateur de ses failles. Le constat de notre difficulté quotidienne à soulager efficacement des jeunes confiés à l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), présentant un TSPT Complexe nous a amené à ouvrir notre pratique en s’intéressant aux accueillants et en questionnant la qualité du maillage pluridisciplinaire. Nous exposerons d’abord le contexte précis et la problématique initiale, puis la méthodologie de recherche sera détaillée, enfin, les résultats seront présentés et discutés au regard des hypothèses initiales et des données bibliographiques.

CONTEXTE ET JUSTIFICATION DE LA PROBLEMATIQUE

C’est d’une difficulté de terrain rencontrée dans les soins psychiques d’adolescents en Centre Médico-Psychologique (CMP) qu’a émergé le sujet de ce mémoire. Parmi les adolescents suivis en CMP en Corrèze, 40% sont confiés à l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) et un certain nombre d’entre eux présentent un TSPT Complexe. La symptomatologie bruyante de ces adolescents et le mode de structuration de leur personnalité rendent leur prise en charge très ardue et nous nous trouvons dans une réelle difficulté pour les soulager efficacement. Ces jeunes ayant subi des négligences, des carences ou des maltraitances infantiles précoces et répétées, ont des parcours de placement longs avec des ruptures multiples. Ils suscitent incompréhension, angoisse et rejet chez les professionnels qui s’en occupent (familles d’accueil, éducateurs des foyers, de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, enseignants, soignants…). Les acteurs des champs social, judiciaire et sanitaire se renvoient les responsabilités sans que des solutions satisfaisantes soient trouvées. On peut supposer que dans ces clivages, les différents acteurs reproduisent involontairement des scenarii traumatiques et renforcent la pathologie. Notre impression, est que la lecture des manifestations cliniques par l’entourage proche de ces jeunes ne se fait que sous un angle éducatif ou judiciaire et entraîne des réponses éducatives non couplées à une réponse de soin. Les symptômes faisant écran à l’accès et à la prise en compte de leur subjectivité, ces jeunes sont rarement vus comme souffrants mais souvent comme délinquants.

De cette impression est donc née l’idée d’objectiver les difficultés rencontrées par ces professionnels afin de trouver des leviers d’amélioration dans la prise en soins de ces jeunes.

Nous avons cherché à savoir si les assistants familiaux (AF) de l’ASE sont en mesure d’accueillir de façon adaptée la symptomatologie de TSPT complexe des jeunes qui leur sont confiés.

Nous avons émis l’hypothèse qu’ils sont en difficulté pour apporter des réponses adaptées dans le quotidien avec ces jeunes pour plusieurs raisons :

  1. ils n’ont pas assez de connaissances théoriques sur le TSPT complexe
  2. leur expérience et leur connaissance empirique n’intègrent pas la dimension traumatique dans les troubles du jeune
  3. ils n’ont pas assez de soutien professionnel (service, hiérarchie, réseau, partenaires)
  4.  ils ne disposent pas des ressources internes suffisantes ou de soutien psychique pour éviter l’envahissement anxieux que peut susciter cette symptomatologie
  5. ils n’ont pas suffisamment de connaissance de l’histoire du jeune accueilli et de son état global (somatique et psychique) pour le comprendre
  6. les conditions de la rencontre initiale entre le professionnel et le jeune ne permettent pas la construction d’un lien suffisamment sécure et empathique

METHODE

Le service de l’ASE du département de la Corrèze accueille 440 mineurs. Ils sont principalement accueillis chez des assistants familiaux, 288 mineurs sont accueillis chez 150 assistants familiaux. Les éducateurs quant à eux, ne sont pas impliqués dans la prise en charge des jeunes au quotidien mais ils occupent une fonction de coordination entre les différents acteurs, veillent au bon déroulé du projet du jeune et interviennent ponctuellement auprès du jeune et des parents. L’idée étant de chercher à identifier quels leviers de l’accompagnement quotidien pourraient potentialiser les soins, il est apparu logique de cibler l’étude sur des AF plutôt que des éducateurs.

S’agissant d’étudier les représentations et les mouvements psychologiques des professionnels concernant ces jeunes souffrant de TSPT Complexe ainsi que leurs connaissances de ces troubles, il a été choisi d’utiliser des entretiens qualitatifs approfondis. La réalisation de quelques entretiens non dirigés a permis de dégager des thèmes correspondant aux hypothèses de départ et a abouti à la construction d’une grille d’entretien semi-dirigé explorant 4 thèmes :

  • dispositif de rencontre initiale et connaissance de l’histoire du jeune
  • dispositions psychiques, théorie implicite que l’AF se fait des troubles du jeune
  • soutien institutionnel
  • connaissances théoriques et formation

Nous avons sélectionné cinq AF accueillant des jeunes suivis au CMP Enfants et Adolescents et présentant de façon objective un TSPT Complexe (objectivation anamnestique et clinique couplée au SIDES-R)[5]. L’entretien était centré sur l’accueil de ces jeunes en particulier.

Après accord du directeur de l’ASE autorisant l’étude auprès de professionnels de son service,

les cinq AF ont été interviewés dans les locaux du CMP Enfants et Adolescents. Ils ont été informés du cadre des entretiens et de l’étude, de la confidentialité et de l’anonymisation des informations tirées de l’analyse des entretiens, et leur consentement écrit a été recueilli. Les entretiens ont été enregistrés puis retranscrits dans leur intégralité pour l’analyse. Nous avons suivi la méthode de l’interprétation phénoménologique approfondie [6].

Chaque entretien a été analysé de façon systématique pour en extraire les éléments saillants. On s’est attaché phrase après phrase, au fond et à la forme du discours, sa structure, les termes employés et leur évolution au fil de l’entretien. Ceci a permis d’aboutir à une liste de thèmes et leurs connexions par entretien. Ensuite, les éléments saillants de chaque analyse individuelle ont été regroupés puis structurés par grands thèmes eux-mêmes organisés en sous thèmes, les thèmes et sous-thèmes étant connectés entre eux.

RESULTATS

Les thèmes et sous thèmes qui émergent de l’analyse systématique selon la méthode qualitative approfondie peuvent être présentés synthétiquement dans un tableau comme suit:

Thème 1. Conditions de la rencontre entre le jeune et l’AF

La rencontre initiale entre l’AF et le jeune ne suit pas un modèle particulier. Nous remarquons qu’en cas de placement programmé, un cadre de rencontre dans un lieu neutre a été proposé (service ASE, centre social, hôpital) et la rencontre s’est faite en présence d’un tiers du service de l’ASE ou de l’hôpital. En situation d’urgence, les conditions de rencontre étaient beaucoup moins sécurisantes, l’AF était souvent seul, le jeune n’était pas prévenu à l’avance.

« A : – Ça c’est fait dans l’urgence et ça a été très violent…j’ai été la chercher à la sortie du   Collège, elle était pas au courant, elle nous a vu arriver avec son ancienne AF avec ses valises dans la voiture, elle a pas compris en fait, donc sans aucune préparation, donc ça a été à moi de lui expliquer…en plus je me suis faite incendier par le proviseur qui trouvait la situation complètement hallucinante »

 

Le temps de cette rencontre initiale était source d’inquiétudes pour la plupart des AF interrogés (4 sur 5).

Nous avons noté d’emblée lors des premiers temps avec le jeune, la nécessité pour les AF ( 4 sur 5), selon leurs termes de « s’imposer », « prendre le dessus ». Il y aurait, dans leurs représentations, danger à se laisser déborder en l’absence de maîtrise de leur part. Il y avait dans le discours également, de façon ambiguë les notions de faiblesse, d’autorité, de rapport de force mêlées à celles de prendre soin et de protéger. Nous pouvons percevoir dans cette façon d’entrer en relation avec le jeune, la difficulté de le considérer dans sa propre subjectivité, on lui prête des émotions, des pensées sans l’interroger à ce sujet. Le jeune semble considéré comme objet de protection et de soin. Nous pouvons supposer que l’angoisse suscitée chez l’AF par cette situation de nouvel accueil, entraîne un besoin de contrôle sur la mise en place de la relation, « une prise en main » visant à asseoir son autorité.

Thème 2. Connaissance de l’histoire traumatique du jeune par l’AF.

Nous avons constaté au cours des 5 entretiens, qu’au moment d’un accueil, les AF avaient très peu d’informations sur l’histoire, les difficultés et les troubles du jeune qu’on leur demande d’accueillir. Il est plutôt question de l’aspect administratif et pratique de l’accueil, la disponibilité, la place etc.

Les informations étaient partielles, parfois présentées sous une forme subjective et non sous forme d’un énoncé de faits neutres objectifs. Ce qui impliquait qu’avant même l’accueil du jeune on laisse place aux projections et aux anticipations anxieuses. La charge émotionnelle négative était déjà présente.

« A : – je vous explique, justement on a très très peu d’informations quand on nous place les enfants. F , on m’a pas dit grand-chose, c’était compliqué parce que je l’ai récupérée suite à une suspicion de viol dans une famille d’accueil, donc on m’a juste dit, elle est danger, y a une suspicion, faut vite aller la chercher quoi, donc on m’a un peu expliqué comment elle était que ça pouvait être une jeune fille qu’était aguicheuse, on m’a répété 50000 fois de protéger mon mari et après on m’a dit bon courage ! »

 

Les AF ne se sont pas plaints de ce manque d’informations objectives. Il semble que ceci soit un principe établi dans le service et partagé entre professionnels. Ce serait pour protéger les AF de l’angoisse que pourrait susciter la connaissance de l’histoire traumatique qu’on la leur tairait avant l’accueil. La source d’information principale sur l’histoire traumatique était dans les cas étudiés, le discours du jeune dans le relation nouée avec l’AF au fil de l’accueil.

Thème 3. Vécu émotionnel de l’AF face à la symptomatologie du jeune

C’est l’angoisse qui apparaissait au premier plan dans le champ émotionnel face aux troubles du registre du TSPT complexe présentés par les jeunes accueillis. Nous avons distingué, face aux conduites auto agressives et aux addictions, l’angoisse de la mort du jeune par suicide et de l’atteinte à son intégrité physique, ainsi que l’angoisse pour sa responsabilité professionnelle face à une telle éventualité. Face aux conduites hétéro-agressives il est ressorti l’angoisse de l’AF pour son intégrité physique et pour la sécurité de ses propres enfants et des autres enfants accueillis. Pour autant l’angoisse qui transparaissait dans le discours des AF par les termes employés, par le ton et la cadence au moment de la description de scènes éprouvantes ne semblait pas avoir été identifiée par eux sur le moment. C’est l’exercice de l’entretien et le questionnement systématique de leur vécu émotionnel qui l’a fait émerger à leur conscience.

« I :- vous étiez inquiète ?
C :- ben oui on ne savait pas de quoi elle était capable, elle disait tellement souvent qu’ elle en avait marre qu’ elle voulait mourir, tout ça ,bon si elle a subi…je peux comprendre que des fois on soit mal on en ait marre mais ça inquiète beaucoup, ce n’est pas drôle du tout. »
«B :– …Les parents même pas la grand-mère ont réalisé qu’elle était en danger, qu’elle  pouvait leur claquer dans les doigts et après ce sera trop tard… »

 

L’expression de l’angoisse était variable, colère, rejet, agressivité, rupture brutale de l’accueil temporaire ou définitive (appel des pompiers ou du SAMU pour hospitalisation en urgence, changement de famille d’accueil, accueil en foyer, etc.).

L’incompréhension des troubles et de leur déclenchement, ainsi que l’impuissance à les diminuer par des actes ou des paroles alimentaient un sentiment d’incompétence partagé par tous les AF interrogés. Les troubles les mieux « supportés » étaient ceux auxquels l’AF pouvait donner un sens, ceux qu’il pouvait relier directement aux traumatismes vécus. En revanche, la symptomatologie dissociative, beaucoup moins « transparente » et en lien avec des stimuli parfois imperceptibles par l’entourage surtout si on ne connaît pas précisément l’histoire traumatique, déclenchait de fortes réactions anxieuses chez la plupart des AF rencontrés (4 sur 5).

La tension et l’angoisse de fond associées entraînaient un sentiment de fatigue et d’épuisement qui pouvait se traduire par des ruptures d’accueil. Sur les 5 cas étudiés, les accueils étaient de durée limitée entre 2 mois et 1 an et les jeunes dans leur parcours de placement avaient tous connus 2 à 7 familles d’accueil et 1 à 2 foyers.

Thèmes 4 et 5. Théorie implicite de l’AF sur les comportements du jeune et part faite au traumatisme dans leur explication.

Ce qui est revenu dans la totalité des entretiens c’est la notion de pathologie psychiatrique, qu’elle soit nommée folie, psychose, délire, hallucinations. Il s’agissait de quelque chose qui dépassait la simple réaction à un phénomène éprouvant ou traumatisant, qui dépassait la raison. Pour les AF interrogés, ce qui permettait de qualifier ainsi les troubles, était l’inefficacité de la rationalisation par une démarche de raisonnement logique ou de principe éducatif ou l’inefficacité du cocon aimant et du maternage proposé. C’étaient surtout les épisodes dissociatifs, les addictions et les scarifications qui cristallisaient cette théorie.

« A :- mais y a quand même un fond de maladie psychiatrique aussi, y a bien un problème, F ça      pouvait partir pour pas grand-chose. C’est pas méchant dans mes paroles mais des fois F je me disais mais elle est complètement folle. »
«B :- C’était du délire là, je parle pas d’une gamine qui voulait me frapper pour me frapper là elle   était vraiment une autre, c’était pas elle, comme une deuxième personnalité. Elle était à côté de ses pompes, vous lui parliez elle répondait complètement à côté, elle était complètement en déconnexion de la réalité là… »

 

Si l’idée de l’effet néfaste des carences psycho-affectives et de la maltraitance sur le développement d’un enfant était admise, elle restait une notion floue et imprécise. Il s’agissait d’un principe de bon sens qu’il n’y avait pas besoin d’expliquer plus en détail. Et la lecture des troubles présentés l’était plus par le prisme de la pathologie psychiatrique que du traumatisme, à moins qu’il puisse y avoir un lien directement visible entre trouble et traumatisme. Par exemple devant une histoire d’agression sexuelle intrafamiliale, les conduites d’évitement social étaient mieux comprises comme consécutives au traumatisme que les conduites à risque à visée anesthésiante qui n’étaient pas du tout reliées aux événements traumatiques.

Également, nous avons souvent retrouvé pour parler de l’histoire du jeune ou de ses troubles, des termes génériques : « traumatismes » « agressions » «  situation de danger » « enfance difficile » «  souffrance » « mal-être », mais nous n’avons pas retrouvé d’éléments précis témoignant de la connaissance de l’expérience subjective du jeune aussi bien dans son histoire que dans les troubles ou comportements actuels. Cela sonnait comme une séquence de déductions logiques dans laquelle le jeune n’était jamais sujet : il avait été l’objet de carences ou de mauvais traitements, il avait fait l’objet d’une protection, il était à présent l’objet de soins et d’attention et puisqu’il présentait encore des troubles cela signifiait qu’il était l’objet de la maladie mentale.

Dans les théories implicites expliquant les troubles nous retrouvions 4 fois sur 5 la place des « mauvais parents » ou plutôt « parents incompétents » et des mauvaises décisions des services de protection. Les parents étaient plus souvent vus comme en difficulté et ayant besoin d’aide ou de relais pour mieux faire que comme maltraitants. D’ailleurs, l’idée d’une durée limitée de placement et d’un objectif de retour à domicile était présente dans tous les entretiens quels que soient les motifs de placement.

Thèmes 6 et 7. Soutien et formation théorique

Nous avons distingué le soutien existant et le soutien sollicité. Pour les AF interrogés, le premier niveau de soutien, directement accessible et sollicité spontanément par les AF était leur entourage familial, le conjoint en premier lieu puis la famille élargie. Le réseau amical n’a jamais été mentionné sur les entretiens réalisés.

Sur le plan professionnel ce sont les collègues AF qui étaient les premiers recours, comme source d’information, de réassurance et de conseils. Les groupes de parole organisés par la psychologue du service ASE étaient qualifiés de très aidants, permettant de se sentir moins seul. Les éducateurs référents étaient sollicités en cas de difficultés par rapport au cadre éducatif ou pour des questionnements sur des décisions importantes dans le cadre du placement. Les cadres du service ASE, l’étaient pour les urgences uniquement, en dernier recours. Les éducateurs et les cadres du service étaient considérés comme trop occupés pour qu’on les sollicite sans un motif important.

Les secours : pompiers, police, hôpital et urgences étaient identifiés comme des recours sûrs en cas de problème ou de situation ingérable. Les professionnels de pédopsychiatrie étaient repérés comme insuffisamment disponibles. Si les rendez-vous étaient aidants, ils étaient trop peu fréquents et ne permettaient pas un soutien pour le quotidien.

Globalement, les AF se sentaient isolés dans leur fonction et dans la gestion du quotidien avec les jeunes. Ils se disaient seuls face aux troubles et peu considérés par le réseau professionnel qui ne se rendait pas compte, selon eux, de la difficulté de gérer au quotidien les fugues, les crises, les alcoolisations, l’imprévisibilité des troubles.

« E :-… le service il sait pas trop non plus, et pour nous aider ils sont aussi démunis face à ces          situations, ils ne vivent pas ça au quotidien. Ils ne sont pas en face. Même si on relate des faits, ils peuvent pas s’imaginer ce qu’on vit, c’est difficile, nous on vit avec ces enfants et on est face à des gens qui sont dans des bureaux, qui prennent des décisions sur des papiers, et qui ont des théories mais pas de clé à nous apporter »
« B :- Moi je le vois comme ça de l’intérieur, mais je pense pas que le service le voit comme ça de leur intérieur à eux. Il y a un énorme fossé entre ce qui se passe chez nous et leurs bureaux, il manque des discussions à cœur ouvert sur ce qui se passe vraiment pour nous. »

 

Tous les AF interrogés disaient avoir abordé le psychotraumatisme de façon très brève dans la formation initiale. Les notions retenues étaient :le terme de stress post traumatique sans connaître ce qu’il recouvre exactement ni les signes cliniques et la notion de résilience et de tuteurs de résilience

Ce qui était constant dans tous les entretiens réalisés c’était la finesse avec laquelle les AF décrivaient les symptômes qu’ils observaient au quotidien sans pouvoir toutefois les rattacher entre eux et les rattacher à une histoire traumatique, ni les interpréter comme manifestation clinique d’un TSPT. Les comportements, actions, émotions observés ne faisaient pas sens, ne pouvaient être inscrits dans un référentiel théorique. Ils ne faisaient que susciter un sentiment d’étrangeté, d’imperméabilité et d’incompréhension.

 DISCUSSION

La méthode d’analyse choisie.

La question de départ de ce travail touchait par définition au vécu d’une expérience subjective d’un individu. Dans la problématique initiale, il était bien question de l’expérience des assistants familiaux, du sens qu’ils lui donnent et des mécanismes psychologiques sous-jacents. Saisir l’expérience [6] c’est par définition l’objet de l’analyse phénoménologique interprétative. Il est donc apparu évident de l’utiliser comme méthodologie qualitative pour répondre à la problématique initiale. Nous avions imaginé dans un premier temps, utiliser quelques entretiens qualitatifs pour faire émerger des thèmes permettant ensuite la construction d’un questionnaire pour une étude qualitative et quantitative sur un échantillon plus grand de l’ensemble des AF du département. Au regard des contraintes matérielles et organisationnelles nous avons préféré calibrer à la baisse ce travail. Ainsi nous avons privilégié une analyse qualitative et rigoureuse sur un petit échantillon correspondant plus aux contraintes et à l’enjeu de ce travail qui se veut avant tout modeste et instructif pour notre pratique quotidienne en CMP Enfants et Adolescents. La méthode de l’analyse interprétative a été scrupuleusement suivie mais nous nous sommes heurtés à quelques écueils. Le principe de cette analyse est d’être ancrée dans le discours, utilisant les mots mêmes du participant ou un vocabulaire le plus naturel possible en évitant d’introduire des termes connotés théoriquement [6]. Il est recommandé de suspendre ses connaissances et ses propres expériences pour pouvoir saisir l’univers du participant tel qu’il en a l’expérience. Cette recommandation a été relativement difficile à suivre au départ devant cet exercice de recherche inhabituel pour un praticien. Un petit temps d’adaptation à cet exercice a permis de comprendre qu’il se rapproche finalement de l’entretien de consultation de pédopsychiatrie où il est question par une ouverture neuve à l’autre d’approcher au plus près le monde interne du patient.

Pour des raisons d’organisation, il n’a pas été possible de réaliser une double cotation comme souvent recommandé dans cette méthode d’analyse. Le caractère subjectif de ces analyses implique que deux chercheurs peuvent être en décalage sur certains points ce qui aurait permis une réflexivité et une interprétation plus profonde et plus riche que le présent travail.

Les résultats confrontés aux hypothèses de départ.

Les points principaux retenus des résultats de l’analyse corroborent les hypothèses de départ, avec cependant quelques nuances.

1/ Les AF n’ont pas assez de connaissances théoriques sur le TSPT complexe.

Cette hypothèse est confirmée par l’analyse des entretiens. La question du TSPT est très brièvement abordée en formation et les AF interrogés n’en n’ont pas retenu le mécanisme, ni la symptomatologie. Les troubles sont observés avec finesse et détail mais ils ne peuvent être rattachés à un cadre théorique ni compris comme ayant un lien et entrant dans le cadre d’un syndrome plus large.

2/ L’expérience et la connaissance empirique des AF n’intègrent pas la dimension traumatique dans les troubles du jeune.

L’analyse des résultats permet de comprendre que cette hypothèse se vérifie et découle de la première. C’est parce qu’ils ne peuvent rattacher les symptômes à aucun cadre théorique qu’ils ne peuvent leur donner un sens. D’autre part, le vécu traumatique du jeune n’est pas ou peu connu ce qui confirme l’hypothèse : Les AF n’ont pas suffisamment de connaissance de l’histoire du jeune accueilli pour le comprendre. Il existe bien un principe de bon sens reliant traumatisme et difficultés psychologiques ultérieures dans les connaissances empiriques mais rien de suffisamment détaillé et précis pour permettre une lecture adéquate des symptômes et donc une réponse ajustée. L’étrangeté de ces troubles aigus et énigmatiques est plutôt rattachée au champ de la folie que celui de la transgression et la délinquance comme cela avait été supposé dans la problématique initiale.

3/ Les AF n’ont pas assez de soutien professionnel (service, hiérarchie, réseau, partenaires).

Nous retiendrons qu’il existe des soutiens à disposition des AF mais que ces soutiens ne sont pas forcément sollicités. Dans le discours des AF rencontrés nous avons noté à la fois le sentiment de solitude et d’impuissance face aux troubles du jeune et l’idée d’attendre la dernière extrémité pour solliciter une aide. Cette sollicitation de dernier recours était faite dans l’urgence et toujours vécue douloureusement par les AF. Nous avons interprété ce frein à faire appel en lien avec le sentiment d’incompétence plusieurs fois observé face aux troubles. Faire appel au service ASE ou au réseau professionnel serait un aveu d’impuissance pouvant remettre en cause ses compétences.

4/ Les AF ne disposent pas des ressources internes suffisantes ou de soutien psychique pour éviter l’envahissement anxieux que peut susciter cette symptomatologie.

La question de l’angoisse a clairement été repérée comme un élément constant dans l’accueil de ces jeunes, nous avons pu la relier à des facteurs externes mais le cadre de ces entretiens n’a pas permis d’aborder et de cerner les ressources internes des AF rencontrés. Les facteurs externes identifiés résident dans les conditions incertaines de la rencontre initiale qui confirment l’hypothèse 6 (Les conditions de la rencontre initiale entre le professionnel et le jeune ne permettent pas la construction d’un lien suffisamment sécure et empathique), et le manque d’information sur l’histoire traumatique qui laissait place aux projections anxieuses dès le début de l’accueil. Les autres mouvements internes identifiés, dans le discours des AF rencontrés, incompréhension des troubles, sentiment d’impuissance, sentiment d’incompétence et sentiment d’isolement, alimentaient l’angoisse et étaient alimentés par elle. Nous pouvons supposer que ces dispositions psychiques n’ont pas permis d’envisager la subjectivité même du jeune qui se retrouvait à nouveau en position d’objet auprès de l’adulte s’occupant de lui, ce qui devait forcément faire écho d’une manière ou d’une autre aux situations traumatiques antérieures.

Confrontation des résultats aux données de la littérature.

La notion de TSPT Complexe ou Disorder Extrem Stress Not Otherwise Specified ou Trouble de Développement Traumatique recouvre les remaniements de la personnalité consécutifs à des événements traumatiques répétés notamment dans l’enfance [7]. Cette notion fait l’objet de recherches depuis plusieurs décennies [8,9]. Si on trouve aisément dans la littérature des éléments sur les mécanismes psychopathologiques des troubles qui s’y rattachent, les critères et les échelles diagnostiques, les principes thérapeutiques et leur conduite, il a été très difficile de répertorier des articles sur la prise en charge des patients concernés dans leur quotidien. Les recherches sur les moteurs de recherche Cismef et Pubmed n’ont pas permis de trouver d’article sur les conditions d’accueil de jeunes présentant un trouble de personnalité traumatique, ou le quotidien avec les familles ou les accueillants. Les articles les plus proches de cette thématique portaient sur la question du quotidien des adolescents avec un fonctionnement limite et de la dimension traumatique de ce fonctionnement [10]. Nous avons trouvé également des éléments s’y rattachant dans la littérature sur les théories de l’attachement et notamment l’attachement insécure désorganisé [11].

Au vu de ce que nous connaissons et comprenons du TSPT Complexe, plus que les conditions mêmes de l’accueil, ce qui prime dans l’accueil de ces jeunes ayant vécu maltraitances, négligences et carences c’est la dimension relationnelle. En effet, à l’origine des troubles il est bien question d’un dysfonctionnement dans les liens initiaux entravant le processus de séparation individuation et de construction de l’identité. De la même façon qu’en thérapie, dans l’accueil au quotidien c’est la rencontre qui est essentielle, à la fois le point de départ et la pierre angulaire de la construction ou reconstruction d’un sujet. C’est parce qu’il est possible d’expérimenter dans la sécurité et la durée, au quotidien, l’établissement et le maintien d’un lien à l’autre qui reconnaît sa subjectivité qu’une voie est possible vers un apaisement des troubles. Il est donc primordial que les personnes qui ont en charge le quotidien des jeunes avec de tels troubles soient elles mêmes suffisamment sécures et étayées. Cette relation doit autoriser le jeune à accéder à une « théorie de l’esprit » et à la capacité réflexive lui permettant de comprendre les intentions et les désirs d’autrui ainsi que son propre vécu subjectif [10].

Les résultats de l’analyse des entretiens mettent en évidence l’écart entre la réalité de l’expérience des AF et ce que nous pouvons supposer comme nécessaire à l’accueil de jeunes présentant un TSPT Complexe au regard de ces données théoriques.

CONCLUSION ET PERSPECTIVES

La considération, par un travail méthodique, le plus rigoureux possible, de l’expérience des AF dans l’accueil de jeunes présentant un TSPT Complexe a permis de mieux comprendre les mécanismes psychologiques en jeu dans ces accueils. Ainsi, nous avons pu confirmer une impression tirée de la pratique de terrain mais surtout la préciser et la nuancer. Avec la conscience de la limite scientifique de ce travail à petite échelle, nous pouvons tout de même nous appuyer sur ces résultats pour avancer qu’un travail auprès des AF est nécessaire pour potentialiser les soins individuels proposés aux jeunes concernés par le TSPT Complexe. Nous retiendrons la complexité pour les AF d’avoir à aménager et adapter un quotidien en famille face aux désorganisations matérielles et surtout psychiques que peuvent engendrer de tels troubles. Il semble essentiel de ne pas penser le placement en famille d’accueil comme une simple extraction du danger avec la proposition d’un hébergement mais de l’envisager comme un élément capital de l’instauration et du prolongement de soins globaux. Nous pouvons supposer que c’est parce que le jeune pourra expérimenter la constance de la sécurité relationnelle auprès de chaque interlocuteur et d’un interlocuteur à l’autre (assistant familial, thérapeute, éducateur), qu’il pourra progressivement avoir accès à sa propre subjectivité, celle des autres et modifier ses représentations de lui même et du monde qui l’entoure.

Pour tendre vers ce but, nous pouvons imaginer deux pistes en s’appuyant ce sur travail.

– Aller plus loin avec les cinq AF interrogés et étudier ce qui pourrait leur être proposé. Nous avons constaté que l’exercice même des entretiens approfondis ne se préoccupant que du vécu de l’AF, leur a permis de se distancier un peu de l’angoisse suscitée par ces accueils. Un travail de groupe sous forme de groupe de parole d’AF animé par la psychologue de l’ASE existe déjà. Une réflexion en équipe pluridisciplinaire de CMP pourrait donc porter sur la nature et la forme d’un espace individuel qui pourrait être proposé aux AF en parallèle des soins individuels des jeunes.

– Reprendre l’idée initiale d’utiliser les entretiens qualitatifs pour créer un questionnaire à soumettre à un échantillon plus large permettant de tirer des conclusions plus représentatives de la population des AF de Corrèze.

D’autre part nous avons mis en évidence le manque de formation théorique sur le TSPT Complexe ainsi que le manque de connaissance de l’histoire traumatique du jeune comme source d’incompréhension des troubles et de réponse inadaptée pouvant maintenir les symptômes du jeune et majorer le sentiment d’incompétence, l’angoisse et l’insécurité de l’AF. La proposition d’un travail commun avec le service de l’ASE pourrait permettre de trouver des réponses concertées à ces deux points.

BIBLIOGRAPHIE

  1. Conseil Départemental de la Corrèze, «Schéma départemental en faveur de l’enfance 2017-2021»
  2. Observatoire National de la Protection de l’Enfance, «Chiffres clés en protection de l’enfance», janvier 2018
  3. Lopez G. et al, «Traiter les psychotraumatismes», Dunod, 2016, Les ateliers du praticien, 1:16-27, 3:50-69
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